Isabelle la Sportive

     On a souvent décrit l'Infante Isabelle absorbée par ses méditations mystiques, visitant les monastères, en un mot enfermée dans ses dévotions. Or, par sa correspondance on se rend compte qu'Elle peut être aussi une personne pratiquant la vénerie avec audace, de manière énergique et intrépide.

     Dans son livre "Isabelle l'Infante qui sauva la Belgique", Jo GÉRARD reprend une lettre amusante d'Isabelle à son frère Philippe III, dans laquelle elle relate ses tribulations homériques au cours d'une chasse à Mariemont. Je présume que votre plaisir à la lecture sera aussi tangible que le mien, d'autant que cette lettre nous révèle l'aptitude d'Isabelle à manier l'arbalète. Je vous laisse apprécier.

     "Je vais maintenant vous conter quelque chose de notre chasse de Mariemont. Et comme ce n'est pas en mon honneur, ce sera à la condition que Votre Majesté en rira un peu, mais ne se moquera pas de moi. Je désirais beaucoup tirer un cerf à pied, parce que c'est chose toute nouvelle ici, et en les voyant fuir l'arbalète, comme s'ils étaient des démons, ne donnant pas le temps de les viser, on en a peur. Si bien que don Pedro de Tolède fit un jour croire à un secrétaire qui arrivait ici qu'un jeune chevreuil qui s'était aventuré dans le parc avait été tué. Voilà cet homme qui se lève de table et court dans sa chambre, qui s'arme de tout ce qu'il possède de couteaux et d'épées, puis n'ose plus sortir tant qu'on ne le détrompe point. Don Pedro de Zuniga, qui était à Mariemont alors, en bon chasseur, vous contera mille choses là-dessus. Je fus enfin un matin pour tirer un cerf. Mon cousin me mit dans une enceinte, mais peu de gens, ici, connaissent cette manière de chasser. Auprès de moi se trouvait le duc d'Aumale qui marchait à pied avec autant de courage que le secrétaire. Quatre cerfs arrivèrent non loin de nous, je vise l'un et voilà la corde de mon arbalète qui se rompt. Jamais de ma vie je n'ai été aussi furieuse et je n'ai autant ri, car le duc croyait que nous étions tous morts. Nous n'avions pas d'autre corde, ni d'autre arbalète, et je tuai mon cerf à l'arquebuse. Il était très grand. C'était le premier tué dans le parc.

     J'aurais bien voulu l'envoyer à Votre Majesté; il était excellent à manger. Me voilà bien contente d'avoir réussi ma chasse. Nous allâmes plusieurs fois le matin pour tâcher d'en tuer un à l'arbalète, mais le cuir de ces animaux est si épais qu'on le transperce difficilement. Une autre fois, comme j'en voyais, Aumale avait pris mon arbalète, le lendemain il rompit la corde car c'est l'homme du monde le plus embarrassé de tout. Nous voilà sans corde d'arbalète. On m'assura qu'il y en avait d'excellentes à Mons et mon cousin y envoya. C'est à trois lieues d'ici et on fit partir un chariot avec l'arme pour l'arranger. A la fin, un malin vint nous dire qu'on n'en trouvait nulle part. Nous riions jaune, car sans corde, que faire ? De guerre lasse, mon cousin fit chercher quelqu'un et, avec l'aide de don Pedro de Zuniga, on arrangea les arbalètes. Mais nous allâmes plusieurs matinées sans pouvoir tirer un coup. Ces cerfs sont si sauvages et le bois tellement touffu qu'il faut suer beaucoup pour arriver à tirer. Et le pis, c'est que je ne veux pas les tirer au repos, ce n'est pas de bonne guerre. J'étais tellement piquée qu'un jour, je proposai de ne pas rentrer au logis sans avoir tiré. Nous fîmes venir le dîner aux champs. Ce ne fut pas plus mauvais. On se campa au bord d'un ruisseau dans un endroit qui plut beaucoup aux dames. Nous fûmes trois heures sans pouvoir tirer et plusieurs fois nous tirâmes pour rien. Vers le soir, je me trouvai tout à coup en face de deux cerfs. J'en tirai un à peine à huit pas de moi. Il me sentit si peu qu'il se mit à brouter. Je l'ai manqué bellement. Je crois que je le désirais trop. après un long conseil nous remîmes nos flèches et je rentrai chez moi plus furieuse que jamais. Nous revînmes le lendemain et chassèrent tout le jour, mangeant sur le pouce. Après avoir fait toutes les enceintes sans pouvoir tirer, vers le soir me vint un cerf bien en place. Je crus l'avoir touché en plein. Mon cousin et les chasseurs affirmaient qu'il était tombé. Nous le vîmes du côté où il avait disparu et le cherchâmes avec limier jusqu'à la nuit, moi, bien contente de mon coup. Dès l'aube, le lendemain, nous sommes allés à sa recherche avec trois limiers et nos gens. Nous pensions qu'il était allé mourir dans quelque ravin du parc, qui sont profonds. Les gardes-chasses étaient en route dès la première heure. Vers six heures du matin, un garde se mit à crier aux autres: "Le voilà !" Et ce fut une joie pour tous. Mais, quand ils arrivèrent à l'endroit d'où l'homme criait, ils virent ma flèche fichée au milieu d'un arbre, si bien enfoncée, droite, qu'il eût fallu couper l'arbre pour la retirer. Ainsi, au lieu d'un cerf, j'avais tué un arbre pendant que l'autre s'en allait bien portant. Les chasseurs n'osaient toucher à la flèche et vinrent dire en grand secret ce qu'ils venaient de voir, soucieux de mon honneur, car je ne crois pas qu'on pourrait tirer deux fois comme cela. Je vous avoue que je fus tellement confuse que je ne voulus plus chasser. Je restai deux jours sans bouger. Depuis, mon cousin en tira un, à l'arquebuse, un matin et, une autre fois, nous en prîmes à courre avec deux lévriers et ce fut une belle chasse à courre. Hors de parc, il nous fut impossible de tuer aucun cerf. Deux fois ils nous ont échappé hors de notre portée. Nous avons eu de magnifiques lapins, cette année, à  Mariemont, et le temps a été fort beau. J''espère que Votre Majesté s'amusera un instant de cette histoire. Je n'aurais pas eu l'idée de vous la conter sinon pour faire rire un peu Votre Majesté et lui donner quelque idée de la chasse d'ici, avec l'envie de venir l'essayer aussi quelque jour, ce qui serait très bon."

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