Les différents épisodes du feuilleton commencé en 1993, auxquels il est fait allusion dans la partie du Blog intitulée 
"Le Crennequinier" , sont reproduits ici à l'attention 
des visiteurs du site.
 

La Bataille de Ransbeek n'aura pas lieu

Chapitre 1 : L'Assemblée générale


    Le soleil se couchait sur Bruxelles. La brume enbahissait progressivement les rues et les impasses de la ville. Déjà l'obscurité avait gagné les pavés de la Grand-Place. Seul Saint-Michel brillait encore aux derniers feux de l'astre rougeoyant.
    Près du Schuttershof, les environs du Hondsgracht déjà désertés depuis un moment, des chiens erraient, ne prêtaient aucune attention aux quelques retardataires se dirigeant vers le local des Arbalétriers. La porte s'ouvrit, et, en un instant, une trouée de lumière happât l'uniforme rouge qui s'y était présenté.
    A l'intérieur, l'atmosphère était enfumée. Une dizaine d'Arbalétriers devisaient, discutaient par petits groupes. Mais l'ambiance semblait beaucoup moins tendue qu'à l'ordinaire. Par moments, le ton des discussions montait soudain, à d'autres, un cruel silence s'étalait. Les gobelets étaient à moitié vides. Pour une fois, le sommelier n'était pas derrière son comptoir, mais devant. Les fumeurs avaient laissé s'éteindre leur pipe et même le chef du protocole avait laissé tomber son hanap, pourtant en équilibre sur son poing refremé, quand la cloche retentit.
    Messieurs - le Doyen-Chef venait de prendre la parole - je tiens à remercier tous les membres présents qui ont pu se libérer pour assister à cette Assemblée extraordinaire. Je déplore quand même le manque d'intérêt de certains, l'absentéisme chronique qui frappe notre Serment. Lors du dernier assaut des Louvanistes, nous n'avons même pas pu aligner une rangée de tir complète. . .  Si cela continue comme cela, notre Gilde sera dissoute de fait avant le XVème siècle ! Mais je répète chaque fois la même chose et il n'y a personne qui fait un effort.
    Si je vous ai convoqué aujourd'hui, ce n'est pas pour vous entretenir de la situation interne à la Gilde, mais bien à cause de nouvelles alarmantes qui viennent de nous parvenir. Par l'intermédiaire d'un des Compagnons, bien introduit à l'amicale des Sous-Officiers de Réserve, nous venons d'apprendre que les troupes du Seigneur de Malines, non contentes de la défaite que nos Pères leur ont fait subir à Ransbeek, voici de nombreuses années, se sont de nouveau mises en marche sur Bruxelles..
    Le Doyen-Chef se tut un instant, le temps qu'un retardataire vienne rejoindre l'assemblée.  Mais personne ne songea à le saluer. Chacun époussetait distraitement le revers de son uniforme, ou faisait semblant de jouer avec l'une ou l'autre médaille de son baudrier.
    Il reprit: Et dans cette opportunité, il revient aux deux Gildes des Arbalétriers de Bruxelles, d'avoir l'honneur de défendre la cité.
    La discussion s'engagea enfin. Le Greffier, le premier, fit remarquer qu'il serait peut-être temps de vérifier, dans l'armurerie, quelles étaient vraiment le armes en état de fonctionnement, ce qui, évidemment, provoqua un brouhaha général. L'Intendant ne trouvait plus les clefs des armoires, le Capitaine de Tir avait oublié la liste, à peu près à jour, du matériel, et un débat s'éleva sur les possibilités de réparation des armes endommagées. Les uns prétendaient qu'il n'y avait plus de fabricants sérieux depuis au moins cent ans, d'autres estimaient que la moitié du stock était inutilisable, juste bon à faire des fondations dans le rue du Marais ou à transformer en chandelier, d'autres encore affirmaient connaître un petit armurier qui pourrait bien . . . 
    Mais personne n'entendit la suite. Le Bedeau, à l'instigation du Sommelier, venait de sonner la cloche. Messieurs, cria-t-il, il faut terminer. Dans un quart d'heure je dois fermer. Le guet va passer !
    Les discussions, voire même les altercations, cessèrent aussi brutalement qu'elles avaient commencé. Le Doyen-Chef s'empressa de clore la séance, et, sans que rien n'ait vraiment été décidé, il convoqua tout le monde pour le surlendemain matin à l'aube. La Gilde partait en guerre.
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Chapitre 2 : Le départ à la guerre

    Le jour venait à peine de se lever, une légère brume flottait encore sur le clocheton de Notre-Dame du Sablon, que déjà, par petits groupes, arrivaient les Arbalétriers. Le tambour avec sa caisse claire en bandoulière, l'alfère, l'étendard roulé sur l'épaule, qui trimbalant avec arbalète, qui s'appuyant sur une grande canne. De ce fait les deux Compagnies avaient convoqué leur troupe à la même heure, au même endroit, au coin de la rue de Ruisbroek.
    Les groupes se formaient par trois, par quatre. . . les Rouges d'un côté, les Noirs de l'autre. . . pas qu'il y ait de l'animosité entre les deux Gildes, tout çà c'était bon pour le siècle passé, mais on restait entre gens d'un même parti, même si on se parlait maintenant avec courtoisie.
    Le juge intègre, qui avait servi autrefois de modèle à Thierry Bouts, relança l'éternel débat: les textes le prouvent, nous sommes le Grand Serment, et vous le Petit Serment, il n'y a pas de honte à cela. Mais sa péroraison fut interrompue par un grand éclat de rire. Le Maître des cérémonies venait de faire son apparition. La chose en soi n'avait rien de risible, si, n'ayant pas trouvé sa canne d'apparat en partant ce matin, il n'avait pris, en remplacment, une tringle de rideau !
    Mais le temps avançait, il fallait se mettre en ordre de marche. Et ce n'était pas la moindre affaire de cette matinée. Très vite, un murmure général parcourut la troupe des Rouges. A chaque expédition, c'est toujours la même chose. Nous devons porter notre arme sur l'épaule pour défiler, tandis que les Noirs se contentent de parader avec une canne !
    De leur côté, les Noirs discutaient tout autant. Saint Georges au moins a un uniforme présentable ! Ce n'est pas comme le nôtre. . . et depuis qu'on nous l'a modifié, c'est encore pire. Le seul accessoire qui était vraiment seyant, notre chapeau, avec les plumes de deux couleurs, nous a été ôté au profit de cet insipide béret. . . 
    Avec tous ces commentaires personnels, personne évidemment, n'avait écouté la moitié des explications concernant l'ordre du cortège, les préséances, les alignements. En essayant de se placer plus ou moins correctement, on se rendit compte, soudain, que la troupe était pour le moins incomplète. Après l'étonnement, l'affolement allait s'installer. Normalement le départ devait être imminent, le Capitaine levait déjà le bras pour donner le signal, quand, soudain, au bas de la rue Bondenbroek, un choeur très peu martial retentit. Bras dessus, bras dessous, l'alfère, le tambour, le Greffier et un ancien Roy arrivaient en chantant. On ne put rien savoir de très précis quant aux motifs de leur retard. A peine crut-on comprendre qu'ils avaient été arrosés par Manneken-pis après avoir pris le verre de départ.
    Chacun, enfin, prit sa place ou plutôt une place. . . ce qui ne manqua pas de créer un certain flottement. Un flottement qui ne pouvait qu'irriter le Grand Argentier, très porté sur l'étiquette, du fait de ses anciennes fonctions de Chef du Protocole à la Cour des ducs de Bourgogne.
    Il faut reconnaître que le Doyen-Chef en personne ne donnait pas le meilleur exemple en ayant oublié son béret, pas plus d'ailleurs que son petit-fils, qui avait préféré enfiler des poulaines de teinte jaune, en lieu et place des chaussures réglementaires en peau d'ours de teinte noire.
    Une nouvelle discussion allait s'élever entre les Rouges et les Noirs (nouvelle est un bien grand mot, car à chaque sortie commune elle revenait), la quelle des deux milices allait ouvrir la marche? La discussion n'eut pas le temps même de s'entamer cette fois-ci, un roulement de tambour venait de retentir et les premiers rangs se mettaient en marche. Etaient-ce des Rouges ou des Noirs?
    Cette question allait alimenter des palabres lors des prochaines marches. Le cortège s'ébranlait, et, d'un pas martial (?), nos valeureux Arbalétriers se dirigeaient vers le troisième épisode de notre feuilleton.

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Chapitre 3: Les manoeuvres

   
 La troupe s'était mise en mouvement d'un pas lent et solennel. Le Greffier ouvrait la marche, entraîné par le poids de sa charge et . . . le sien confondus. A chaque pas il confortait sa stabilité par un mouvement circulaire de sa canne d'apparat. Au demeurant, ceci était du plus gracieux effet. A sa suite s'ébranlait tout le contingent, les Roys de tir, les honorables Jurés et autres maîtres de cérémonies. Les étendards des traditionnels alfères, claquaient dans le vent. Le tambour, au risque de se donner des ampoules, scandait la cadence du cortège avec la précision d'un métronome.
    Derrière lui, l'ensemble de la troupe surveillait le pas avec beaucoup de concentration, chacun se rappelant les injonctions du maître des cérémonies: "Surtout ne pas marcher au pas". De ce fait, chacun se rendait compte qu'il est parfois plus difficile de ne pas faire quelque chose que d'essayer de le faire.
    Au centre de la troupe, le noyau coloré des dames et des enfants apportait à l'ensemble une touche de gaieté. Mais une gaieté farouchement contenue par l'oeil sévère du Grand Argentier, qui, pour l'occasion, jouait avec complaisance, le rôle difficile du gardien de sérail. Sa présence donnait à l'ensemble l'impression du sérieux requis. Du moins c'est l'effet que produisit la troupe en se mettant en marche. Très vite, d'aucuns purent remarquer que la solennité et le sérieux sont des attitudes qui sont difficiles à conserver.
    Les premiers trois ou quatre cents mètres à peine parcourus, les mercenaires, engagés pour l'occcasion - à vrai dire très peu nombreux cette fois - se mirent à faire de grands signes à la foule disposée tout au long du parcours, à envoyer des baisers aux jeunes femmes qui les applaudissaient de leur balcon.
    Les nouveaux membres, qui ne pouvaient prétendre à aucune préséance, étaient relégués en fin de groupe et en profitaient pour se taper du coude et se raconter des histoires salaces ou faire des commentaires grivois. Un de ceux-ci avait très vite abandonné le maintien habituel de la main droite à la hanche pour enfoncer les doigts dans ses narines béantes, ce qui était du plus mauvais effet.
    Heureusement, un signal du Greffier arrêta la progression de la troupe avant que cette marche solennelle ne se transforme complètement en un défilé désordonné. D'un commun accord, une pause fut décidée.
    Par une étrange coïncidence, la halte fut organisée à proximité de la taverne à l'enseigne du "Poechenellekelder", qui était tenue par un des Compagnons. Cela permit, sinon de remettre de l'ordre dans la troupe, du moins de fafraîchir les gosiers désséchés par une longue marche harassante sous une chaleur caniculaire.
    Les armes furent disposées au petit bonheur dans les coins.Les couvre-chefs, dont on s'était débarrassés pour s'éponger le front, se retrouvèrent au sommet des cannes ou des hampes des drapeaux, les derniers liards et doublons surgirent du dessous des flèches disposées dans les carquois et cela fit plaisir à voir comme une faro ou une kriek bien fraîche pouvait effacer toute fatigue chez un arbalétrier !
    Mais les moments de détente sont toujours trop brefs, et lorsque le signal de la reprise de la marche retentit, certains prétendirent ne pas encore avoir été désaltérés.
    Ce fut une course effrénée pour retrouver, qui son arme, qui son chapeau, et de rassembler tout le corps de troupe. Les derniers reprirent leur place au sein du groupe en rajustant maladroitement leurs chausses.
    Pendant la apause, une modification de l'ordre de marche avait été décidée. Comme  les explications précédentes avaient déjà  été source de confusion, que dire de l'effet de ces dernières variations ! Et le bon peuple de Bruxelles, qui assistait dans la liesse aux manoeuvres, n'a jamais compris pourquoi la troupe, après avoir tourné le dos aux portes de la ville, se mit en marche à contresens !
    Un peu plus tard, après un dernier salut au commandant suprême, la Compagnie quitta enfin la ville et s'enfonça dans la campagne verdoyante. Ce qui s'ensuivit; personnen ne peut le dire exactement. Les comptes rendus officiels et les chroniqueurs parlèrent d'une vistoire éclatante.
    La scène fut reproduite par un nommé Edgard Breugel-Linck, qui avait emmené son chevalet et qui officiait en tant que peintre de presse sous le pseudonyme de Scheil-Links. Mais certains en contestèrent l'objectivité. En effet, n'avait-on pas vu, le lendemain, dans les Flandres, certains arbalétriers couchés dans l'herbe tandis que d'autres tiraient les oiseaux?
    Ici encore, il s'agit d'une des énigmes de l'histoire militaire.

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Chapitre 4: La soupière de Tante Gaby

   
 Comme on s'en souvient, la Compagnie avait quitté la ville et s'était enfoncée dans la campagne. Il s'était écoulé à peu près trois heures et le poids des arbalètes aidant, les Compagnons étaient vannés. Ils prétendaient avoir accompli près de vingt kilomètres. En fait, ils se trouvaient dans les environs de Halle, à Dworp exactement, et le bois qui les abritait enfin des rayons du soleil, était assez accueillant. Il s'agissait du Begijnenbos où le Doyen-Chef, parti la veille, leur avait donné rendez-vous. Des hautes ramures, une foule d'oiseaux charmaient les oreilles de nos amis par leurs chants divers. Ils cherchèrent la chapelle qui devait se trouver près du Wortellenberg, lieu fixé pour les retrouvailles. Au détour d'un chemin forestier, ils aperçurent le Doyen-Chef. A la demande de celui-ci, le Capitaine rassembla la troupe au pied d'un chêne sept ou huit fois centenaire.
    "Compagnons je vous salue" dit le Doyen-Chef, et toute la troupe lui répondit: "Doyen-Chef, nous te le rendons". C'était toujours suivant cette formule lapidaire qie se saluaient les Arbalétriers de Bruxelles. "Je passe la parole au Second-Doyen", poursuivit le Doyen-Chef.
"Bon, euh, attention, euh comment. . . euh, on n'est pas ici pour rigoler hein" ! Le Second-Doyen, par ailleurs aussi Capitaine, venait de passer un coup de gueule, comme on dit, et tout le monde se demandait bien pourquoi. En effet c'était un homme avec le coeur sur la main et personne ne comprit la raison de son envolée. Il continua: "Euh. . . n'oubliez pas, euh comment, euh attention à l'épreive et bravo à tous. Enfin j'dis çà et j'dis rien hein" !
    L'épreuve ! Dieu sait si l'un d'entre eux s'attendait à cela. La coutume voulait, en effet, que lorsqu'on était en campagne, loin des facilités de la ville, le dernier arrivé au Serment, le petit nouveau, exécute une préparation pour le Doyen-Chef avec les moyens du bord. Il fallait que la réalisation plaise au Doyen-Chef, sinon le nouveau était contraint d'offrir un verre à chacune des réunions.
    Le Compagnon concerné, un nommé Fabrice, pas du tout inquiet du tour de force qu'il avait à accomplir, se mit à poser des questions aux Anciens. "Dites, qu'est-ce qu'on lui prépare d'habitude? Et de quel genre de préparation est-il friand" ? Le Greffier lui  dit: "Mon cher Fabrice, un bon conseil, prépare plutôt quelque chose de liquide. N'oublie pas que notre Doyen-Chef est un grand amateur de porto". Et Fabrice de rétorquer: "Ha oui, c'est çà, préparer du porto, ici en pleine forêt ! Elle est bonne celle-là ! A la limite, on pourrait lui  faire un alcool de framboises; il y a pas mal de buissons de framboisiers et de mûres aussi. Mais je n'ai pas de récipient, alors comment faire ? A mon idée, il exagère un peu quand même hein dis, notre Doyen-Chef"!
    "Un récipient, j'en ai un", dit le Compagnon Jean-luc. Lors de mon déménagement dans le Seigneurie de Saint-Jean-Geest, j'ai retrouvé la Soupière des mich, qu'on m'avait confiée pour une année et comme je n'ai pas beaucoup de place chez moi, je l'ai rapportée. Cà conviendra très bien. Elle a déjà servi à préparer des tripes à la mode de Caen, du stoemp de Trieste et des yaourts genre Stassano, pourquoi pas de l'alcool de framboises" ?
    C'est ici que le drame se joua. L'ami Jean-Luc, qui était allé retourner son coffre de campagne, rapporta une magnifique soupière en étain, qui était certainement l'oeuvre d'un grand artisan. Malheureusement, une anse était cassée ou plutôt déssoudée. On ne pouvait pas la présenter dans cet état au Doyen-Chef. Mais alors que faire?
    Le Mich du Poech, un des trois Mich qui avaient offert l'ustensile, et qui avait pourtant juré de ne jamais dévoiler l'origine, se ravisa. "Mes chers Compagnons, dans l'adversité, vous savez que vous pouvez compter sur moi. J'ai une idée. Je connais quelqu'un à Bruxelles, qui pourra réparer la soupière. Il suffit que le Greffier intervienne auprès du Doyen-Cheff pour qu'une permission spéciale de deux ou trois jours me soit accordée. Aujourd'hui encore, je rejoins Bruxelles, et demain ou au plus tard après-demain, je vous la rapporte pimpante-neuve".
    "Ah oui, elle est bonne celle-là", rétorqua fabrice, "mais demain nous serons loin d'ici et après-demain encore plus loin et alors si je ne trouve plus de framboises? C'est aujourd'hui qu'il nous faut ce récipient".
    Le Mich du Poech, craignant que cette permission ne lui échappe et qu'il soit ainsi empêché de se rapprocher de sa petite famille, rétorqua: "Mais enfin Bélitre, Gosse bête, Bourriquet, Ganache, il suffit que tu récoltes les framboises que tu trouves ici. Tu les stockes dans ton manteau et dans un ou deux jours, à mon retour il suffit de presser le jus dans le récipient"! "Ah oui", répondit encore Fabrice, "et comme cela mon manteau sera plein de taches de fruits"!
    Le Mich du Poech, jamais à court d'idées, répondit de plus belle: "Mais enfin  Godiche, Niquedouille, Soliveau, Navet, personne ne verra rien puisque to manteau est de la même  teinte que les framboises"! 
    Totalement décontenancé, Fabrice finit par se rallier à l'idée du Mich du Poech.

     On ne sait quels arguments furent développés par le greffier pour justifier la nécessité de cette permission. Il semble évident que ses qualités de plaideur sont grandes, car le Doyen-Chef donna l'autorisation au Mich du Poech de quitter le cantonnement et lui accorda trois jours de permission spéciale. Toutefois, le Greffier, qui n'était pas né de la dernière pluie, avant de laisser partir le Mich du Poech, le pria de dévoiler le nom de la personne qui, selon lui, pouvait réparer aussi rapidement la soupière en étain.
    "Oh, mon vieux", dit le Mich du Poech, "c'est très simple, il s'agit de Tante Gaby ! Elle a travaillé très longtemps chez STAGNUM, qui est d'ailleurs Fournisseur de la Cour, et c'est grâce à elle que j'ai pu acheter cette soupière, à un prix défiant toute concurrence! Alors tu comprends, pour elle, cette réparation ne sera qu'une formalité"!
    Dans le quart d'heure qui suivit, après avoir préparé son baluchon et y  avoir casé la fameuse soupière, le Mich du Poech se retrouvait sur le route de Bruxelles. La Compagnie, quant à elle, monta un camp de fortune pour passer la nuit et se reposer avant d'affronter les longues marches des jours suivants.
                                                                                        
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                                                                                    Michel de Nodrenge
Chapitre 5: Un tir campagnard

    Depuis deux jours, la Compagnie vaquait à ses occupations de campagne, le Doyen-Chef ayant décidé de rester sur place en attendant le retour du Mich du Poech, parti, comme on s'en souvient, faire réparer la soupière de Tante Gaby.
"Il n'est pas possible de partir en guerre sans notre boute-en-train, toujours prêt à zwanzer pour le plus grand bien de tous!", avait-il confié au Capitaine de tir qui s'étonnait de l'inaction de la Compagnie. Malgré son absence, le moral des Arbalétriers était heureusement au zénith, l'intendance étant parfaitement assurée par le Compagnon Eddy, qui se faisait un plaisir de démontrer, que même en pleine nature, il est fort possible de bien faire ripaille. Ce Compagnon, maître-rôtisseur et propriétaire d'une célèbre hostellerie dans les environs de Bruxelles, avait une grande expérience de la gastronomie, n'avait-il pas servi un banquet de cent couverts lors des festivités commémorant la remise de la charte octroyée par ce bon Wenceslas à nos illustres prédécesseurs.
    Le Doyen-Chef, voyant la bonne entente et la camaraderie régner parmi les Compagnons, se décida d'aller explorer les ressources du pays en compagnie de son ami l'Archiviste de la Gilde, qui avait fourni - et il le répétait au demeurant très souvent - un travail formidable de classement parmi les chartes poussièreuses. On murmurait même que des coffres de papiers de chartes enluminées envahissaient la chambre à coucher de sa demeure. "Mon cher Luc, j'ai repéré, en venant ici en reconnaissance, une fort sympathique auberge dont la spécialité est de posséder une impressionnante cave remplie de portos anciens; accompagne-moi donc, je t'expliquerai sur place mes plans de campagne". Peu de temps après, les sentinelles virent s'éloigner nos deux compères devisant à souhait.
    Attablés sous la venelle de l'auberge, ils bavardaient gaiement, chacun sirotant avec un plaisir manifeste un délicieux porto hors d'âge. "Mon ami, toi qui passes beaucoup de temps à déchiffrer nos vieux documents, n'y a-t-il pas trace d'un acte que faisait le Doyen-Chef alors que la Compagnie était en campagne"? "Si fait, Doyen-Chef, j'ai souvenance d'avoir lu qu'il était de tradition que la Compagnie se voyait offrir, avant le début des hostilités, un tir doté d'une tête de porc ou mieux d'une tête de veau. De plus, ce concours se devait d'avoir des règles bien distinctes, laissées à l'appréciation du Doyen-Chef". Ce dernier, tout en commandant auprès de l'acorte servante une seconde rasade de porto, déclara qu'il était prêt à respecter les traditions anciennes et qu'avant peu, tout serait en place pour un tir spécial.
    "Gentil Compagnon, retourne auprès des autres confrères et dis au Capitaine de mettre la Compagnie en mouvement dans deux heures, d'ici là tout sera en ordre". Tandis que notre Archiviste s'en retournait vers le campement, une agitation fébrile s'empara du Doyen-Chef.
    "Holà, aubergiste, amème-moi un autre porto et dis-moi quelles sont les ressources alimentaires cachées de cet endroit"? Hélas, malgré l'insistance du Doyen-Chef, l'aubergiste n'était nullement disposé à sacrifier un cochon et encore moins d'abattre un veau. Finalement, après moult palabres et quelques rasades supplémentaires, les deux parties tombèrent d'accord. Le tenancier lui fournirait un coq, deux poules, deux canes et quelques poussins moyennant leur paiement en bonne monnaie du duché de Brabant.
    Tandis que les servantes s'activaient à plumer la volaille dont le cou venait d'être tordu par des mains expertes, elles virent notre Chef-Homme assembler, avec une réelle maîtrise, un rateau à foins et une fourche de manière à former une espèce d'engin agricole hybride dont elles se demandaient bien quel pouvait en être l'usage. Leur étonnement fut le plus total quand il fixa au sommet de ce montage, une vieille broche cassée de rôtisseur qui rouillait gentiment dans un coin de la remise.
    Le temps devenant très incertain, le Doyen-Chef demanda qu'on lui aménage la remise afin de pouvoir tirer au sec en cas d'averse subite. Sous ses ordres, la remise fut dégagée en un temps record, et là, devant le mur du fond garni de ballots de paille, il installa sur un trépied son étrange montage. En le voyant y fixer des petits bouchons de gueuze auxquels étaient collées quelques plumes provenant de la défunte volaille, l'une des servantes comprit que notre brave homme avait bricolé une perche servant au tir.
    Sur ces entrefaites, la bruyante Compagnie d'Arbalétriers, sous le commandement de son Capitaine de tir, fit une entrée fort remarquée dans l'auberge. Très rapidement, un nouveau tonneau de faro dut être mis en perce pour contenter tout ce beau monde assoiffé sans doute par le trajet.
     "Compagnons, je vous salue! Soucieux de respecter nos vénérables traditions, j'ai décidé de vous offrir un prix qui vous servira aussi d'entraînement en vue de notre future campagne. Le but est simple: à dix pas avec un maquet, il vous faudra abattre les oiseaux fixés sur cette perche, et ce dans un ordre bien précis".
    La Compagnie se mit à l'oeuvre, mais peut-être que le faro. . ., la fatigue. . . , l'énervement. . . , le manque d'entraînement. . ., la mauvaise qualité des maquets. . . , toujours est-il qu'après plusieurs rondes, les oiseaux narguaient toujours les tireurs.
    Impossible de prendre conseil auprès du Doyen-Chef, car, celui-ci épuisé par ses travaux ou par ses nombreuses dégustations s'était endormi sur un banc. Les jérémiades d'Arbalétriers déçus montaient de plus en plus, quand, heureusement, le Greffier songea à remplacer les bouchons de gueuze par ceux plus grands de flacons de blanche de Louvain. Petite cause, grands effets, bientôt les oiseaux tombèrent sans coup férir, sous les vivats des Compagnons. L'honneur d'abattre l'oiseau supérieur, le coq, échut à un Compagnons célèbre par son caractère jovial accompagné de curcroît d'un rire tonitruant et dévastateur: Bernard dit Ben. C'est d'ailleurs en l'entendant de très loin, que le Mich du Poech, put nous retrouver.
    Après que les volailles furent remises aux habiles tireurs, Fabrice, toujours prêt à s'instruire, demanda sous quel nom garderait-on le souvenir de ce tir si amusant? Le Doyen-Chef, reposé après sa courte sieste, signalait en ce moment-même, à son ami l'Archiviste, que la plus grande difficulté avait été de chasser continuellement le chat de l'auberge qui venait sans cesse se frotter contre ses chausses et que tout au long de son travail, il avait crié très souvent de kat . . .uit (le chat. . .  dehors) ! Entendant cela, Fabrice remercia le Doyen-Chef pour sa réponse et répéta à tous que ce tir était le . . . KATUIT ! Voilà donc, comment l'obstination d'un chat et le quiproquo qui suivit, affublèrent d'un nom étrange un tir que les traditions ont enregistré depuis.
                                                                                    
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                                                                  Michel de Warmoes de l'Aquila

Chapitre 6: Exercices de perfectionnement

    
Les campagnes se suivent et ne se ressemblent pas. Après les aventures du Katuit, le Doyen-Chef décida de parfaire l'entraînement de sa Gilde et convoqua le gros de la troupe. . . ou "les gros" de la troupe, la discussion reste ouverte, afin de participer à un tir où plusieurs Gildes s'affrontent. Ceci se déroula sur le champ du Vrolijke aux alentours de Bruxelles.
    Plusieurs furent enthousiastes à l'idée de se déplacer, mais d'autres ne purent quitter le camp pour des raisons diverses, notamment Fabrice qui préféra rester courtiser les pucelles des environs. La troupe se prépara.
    En tête venait Pierre dit le Petit ou encore "le Kapiteintje", afin de ne pas le confondre avec Pierre dit le Grand, Roi d'Aragon et de Sicile, qui, tout comme lui, passait le plupart de son temps, du côté de Dunkerke. Eddy, notre maître queux, se mit un des premiers dans la file, trop heureux de laisser, pour une fois, ses fourneaux à qui voulait les prendre, étant convaincu que sa choucroute ou son plat de poissons ne seraient jamais égalés. Et pour joindre l'utile à l'agréable, il emmena sa Cuisinière préférée. Il était suivi du Mich, dit le Gros, afin de le distinguer des deux autres, et était accompagné d'un fort gaillard du nom de Bob, venu d'une troupe dont les individus, paraît-il, sautent des arbres suspendus à un champignon. Le Dan, aussi corpulent que le Mich, conduisait le chariot sur lequel étaient chargées les armes de réserve.
    "Eussions-nous oublié quelqu'un", demanda Yvette, la Compagne de Pierre? "Que non", répondit le Doyen-Chef, "Jean Pinte Plus dit J.P.P. est parti en éclaireur compter les chapelles et pour le reste on n'attend plus que Daniel. J'en ai marre à la fin". Il fit signe au Capitaine et celui-ci s'écria; " A vos vingt ans . . .heu. . . non, EN AVANT". Et la troupe s'ébranla.
    Depuis quelques mois, le temps était maussade et la pluie ne cessait de tomber. Les Arbalétriers équipés contre toutes les intempéries, furent quand même surpris lorsque la neige fit son apparition. Les gradés discutèrent pour savoir s'il fallait faire demi-tour. Les uns marmonnaient "Ah si j'avais su !", d'autres s'étaient mis à la recherche de skis, et le désordre s'installa. Un des gros paraissait le moins malheureux. La tête en arrière, la bouche ouverte afin de déguster les doux flocons qui descendaient du ciel, poussant devant lui cette proéminence qui lui valait son surnom et les bras ballants, il avançait dans toute la béatitude des élus. Son esprit était tout préoccupé des résultats extraordinaires qu'il allait réaliser au cours du tir de l'après-midi et la cible imaginaire qui flottait devant ses yeux, n'était percée que d'un seul trou, alors que des dizaines de carreaux l'avaient traversée. L'arrivée du Grand Serment de Saint-Georges fut très remarquée. En effet, cela faisait des décennies qu'un nombre aussi important d'Arbalétriers de cette Gilde ne s'était déplacé pour une réunion de la FBB (Frères Bidasses Bedonnants). L'accueil n'en fut que plus chaleureux et, à l'aide de grandes tapes dans le dos et des rires bien gras, tout le monde se souhaita grande réussite dans la compétition.
    Avant de commencer la compétition proprement dite, chaque participant jeta quelques écus dans une "écuelle", assiette creuse sans rebord, qui, comme son nom l'indique, est destinée à recevoir les écus qui doivent servir à abreuver les soiffards, sans que cela ne paraisse coûter trop cher aux uns et trop bon marché aux autres. (Au vingtième siècle cela se dira faire une cagnotte). La collecte des écus à peine terminée, Jean Pinte Plus arriva, déguenillé et pestant qu'il ne lui restait plus un denier du fait qu'il avait été détroussé, dans une des chapelles, par une certaine Olga venue de l'Est!
    Des roulements de tambour annoncèrent le début du tir. Les Arbalétriers de Saint-Georges se pressèrent aux emplacements attribués. C'est qu'il ne fallait pas rentrer trop tard. Le temps était mauvais et surtout il était impératif de rentrer les armes chez Dédé barbe fleurie, pour vérification et entretien, avant la tombée de la nuit. Il était possible que la Gilde ait à s'en servir pour se défendre. Mais il y avait une autre raison majeure. Le Mich du Poech avait certainement préparé une bonne soupe à deux sous pour réchauffer ses Compagnons et il avait l'intention, pour une fois, d'aller se coucher tôt, car il savait ce que signifie le retour d'une campagne.
    C'était vraiment cocasse de voir le gros de la troupe se retrouver l'un à côté de l'autre dans des pas de tir vraiment très étroits. Inutile de dessiner la scène, on se l'imagine aisément. Inutile non plus de vous instruire des mots doux qui s'échangeaient pour conquérir une toute petite parcelle de terrain, afin d'être plus à l'aise pour tirer. Que dire enfin des résultats de tir ! Ils avaient bien essayé de se défendre face aux tireurs d'élite des Gildes présentes, mais les récompenses en monnaie sonnante et trébuchante, ne permettraient certainement pas de renflouer la caisse du Grand Argentier. Bob, heureux d'avoir participé pour la toute première fois à un concours, offrit une tournée de faro. Tous les bénéficiaires de cette tournée le congratulèrent joyeusement, mais ils eurent à écouter ses aventures de guerre dans une autre Compagnie.
    Un peu avant le coucher du soleil, le Doyen-Chef proposa de lever le camp et de filer avant la proclamation des résultats, pour éviter que le ridicule ne s'abatte sur eux. Les armes furent jetées dans la carriole aux côtés de J.P.P. qui ronflait comme un bienheureux. Les gentes dames prirent place près du cocher et la troupe se mit en marche dans un superbe désordre, car la cervoise du Vrolijke c'était pas de la petite bière!
    Arrivés aux abords de la rue de l'Etuve, le groupe aperçut le Mich du Poech, déjà en charentaises et bonnet de nuit, son estaminet plongé dans la pénombre, qui du haut de son grand escalier lança à la ronde: "Et alors les Gars?"
Un brouhaha s'en suivit et des lèvres des intéressés, assez curieusement, on n'entendit plus que le mot Rose. On dit qu'un pêcheur est menteur. Que dit-on d'un tireur, arbalétrier de surcroit? Allez. . . , à la prochaine campagne.

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                                                                                            Daniel Gram

Chapitre 7: La libération de Bruxelles

    
Si la bataille de Ransbeek ne doit pas avoir lieu, celle de Bruxelles s'est bel et bien déroulée. Les Arbalétriers amarante, à peine remis de leurs fatigues consécutives à la campagne d'exercices de perfectionnement, eurent à en découdre avec un occupant plutôt dévastateur.
    Bruxelles était pressurée de charges et d'impôts. Au cours des guerres entreprises par Charles Quint, les Bruxellois avaient été plusieurs fois appelés aux remparts. Les Compagnons de Saint-Georges s'étaient bien battus, mais ils aspiraient à une vie arbalétrière plus calme. Les provinces étaient ravagées par Henri II, roi de France et suite au développement de Bruxelles dans ses remparts, vers la porte de Cologne et la porte de Hal, la charge de défenseur de la ville était de plus en plus lourde. Or Charles Quint abdique le 25 octobre 1555 au Palais du Coudenberg et Philippe II, qui lui succède, demande aus Etats de Brabant un suside de trois millions de florins. Les Nations répondent par un NON catégorique et chargent le Doyen-Chef Ferdinand Léonard de lui transmettre leur réponse. Philippe II réagit en nous envoyant son armée, la meilleure armée d'Europe sous le commandement du Duc von d'Albus. Celui-ci a une garde prétorienne de choc dont le signe distinctif est un SS.
    
Pour intimider le bon peuple, il fait arrêter les Comtes Lamoral d'Egmont et de Hornes par les SS . Les exécutions commencent sur la Grand-Place par une première charrette de gentilshommes. Inquiet du déroulement des événements, le Doyen-Chef fait rappeler tous les Compagnons pour une réunion secrète dans les caves d'un établissement de la rue du Chêne. "Compagnons, je vous salue", dit-il, "Doyen-Chef, nous te le rendons", répondirent tout bas les Compagnons présents. "Compagnons, j'ai appris que l'opposition de Lamoral d'Egmont au Cardinal Granvellerich va entraîner sa décapitation ainsi que celle du Comte de Hornes, sur la Grand-Place, demain vers 11 heures. Ils passent donc leur dernière nuit dans une chambre de la Broodhuis. Les "Boches" (abréviation de Caboche, mot très ancien composé de l'élément de la langue d'oil "ca" et du vieux français "boce, bosse", tête, utilisée par le bon peuple pour désigner l'occupant ), sont décidés de laisser les têtes de nos infortunés amis exposées au regard du public. A quatre heures, nous nous rendrons sur la Grand-Place, nous chargerons les corps et les têtes des malheureux sur ue charrette et nous les conduirons au couvent des récollets.
    Le Greffier Michel De Camp mettra en oeuvre un poste de premiers secours au cas où les événements tourneraient mal. Ensuite, nous prendrons la tête de la résistance à l'occupant jusqu'à l'arrivée de nos amis les Anglais. En effet, un message arrivé de Londres dans la nuit, m'a appris que nos Compagnons d'Honneur le Colonel Piron, commandant d'un régiment wallon d'infanterie et ses adjoints les aspirants Dewandre et Weber, qui avaient rejoint la fière Albion, voguent en ce moment vers nos côtes en compagnie de renforts Anglais. Pas de questions?"
    "Euh, si", rétorqua Fabrice, "à mon idée les Anglais sont déjà aux portes de Bruxelles. Cette nuit, je me suis muni d'une arbalète légère et je me suis rendu à Anderlecht où je devais livrer deux cents paires de besicles. A Neerpede, j'ai pu observer des cavaliers habillés de blouses de grosse étoffe brune ( plus tard, nous apprendrons que cela s'appelle un battle-dress), coiffés de chapeaux ronds portant des insignes dorés ressemblant étrangement à un lion. Les chavaux sont tachetés de noir et de vert sombre. Grave ou quoi! D'où viennent ces hommes, si ce ne sont pas des Anglais? D'ailleurs, j'en avais parlé au Greffier, au Grand Argetier, et le Roy Jean-Luc a été mis également au courant par "Mamour".
    "Cà c'est la meilleure, dit le Doyen-Chef, j'en ai marre, je suis toujours le dernier à être mis au courant! Suivons mon plan et nous verrons bien quand les Anglais arriveront à la Grand-Place". Tout se déroula selon les plans élaborés par le Doyen-Chef et les Arbalétriers se préparèrent à une longue résistance.

    Les Nations se refusaient au vote de contributions extraordinaires. Lentement la ville se transformait en nécropole. Les rues étaient vides et les volets des magasins clos. Von d'Albus convoqua les Doyens des métiers et le Doyen-Chef à l'Hôtel de Ville. Celui-ci se fit accompagner par le Roy Luc Bernaerts. Le Duc, au cours d'une interminable discussion, insista pour que cesse la résistance. C'était mal connaître ses interlocuteurs. Ses démarches furent vaines. Aussi, afin de faire pression sur eux, il les garda en otages. Ne les voyant pas revenir, le Mich du Poech ameuta les autres Compagnons et ses nombreuses connaissances, et suggéra de se rendre an armes sur la Grand-Place. Le porte-voix arabe fonctionna à merveille. Des gens en arme vinrent de partout et même du Pajottenland à l'appel du Compagnon Eddy De Wever. Ils furent bientôt plusieurs milliers à faire le siège de l'Hôtel de Ville. Les événements jouèrent en leur faveur. En effet, au même moment, les gueux infligeaient une sanglante défaite à l'occupant en prenant Den Briel.
    Mais le rush anglais fut extraordinaire. Ces braves hommes se souvenaient de ce que le Général Horrockx leur avait demandé sur les bords de la Somme, le 31 août :"Je vais vous demander l'impossible, mais je sais que rien n'est impossible pour vous. Je veux être à Bruxelles le 3 septembre et à Anvers le 4."
Ce héros avait chargé une escouade, dénommée "Welsh Guards" de libérer Bruxelles. La cavalerie anglaise réalisa l'avance la plus fulgurante de tous les temps. Elle accomplit près de trois cents kilomètres en moins de trois jours.
    Fabrice avait donc raison, il avait bien repéré les premiers éléments anglais, mais aussi des représentants de nos Provinces. En effet, les Anglais avaient eu la bonne idée de laisser au Colonel Piron et à ses hommes, l'honneur d'être les premiers à entrer dans Bruxelles.
    Lorsqu'ils arrivèrent en début d'après-midi du 3 septembre, en vue de Bruxelles, les Guards aperçurent une énorme fumée qui s'élevait des hauteurs de la ville, sans en connaître l'origine. Aux alentours du Parc de Bruxelles, on se battait encore à gauche et à droite, mais sans grandes conséquences. Les Arbalétriers de Saint-Georges venus à la rencontre des troupe, permirent aux Anglais d'investir Bruxelles sans problèmes. Il faut dire qu'ils avaient déjà procédé à un vaste nettoyage et fait enfermer de nombreux collaborateurs dans les souterrains de l'enceinte de la ville près de la Steenpoort. Les Compagnons Gram et Fonteyn, friands d'opérations "Commandos", avaient débarrassé les abords de la Grand-Place des éléments indésirables et remis en place le Magistrat de la Ville. Celui-ci les décora de l'Ordre du Petit Julien, la plus haute distinction bruxelloise.
    La nouvelle de la libération se propagea de quartier en quartier et le coeur de la cité se remit à battre après tant de mois d'occupation. L'allégresse allait crescendo. Jean-Pierre Pickaert, qui avait été chargé de veiller sur les installations du Grand Serment, avait mis en perce un tonneau de gueuze et un tonneau de faro et distribuait gracieusement les chopines aux badauds, sans penser aux conséquences financières pour la Gilde. La joie était indescriptible et durant cette liesse populaire, qui dura plusieurs jours, on entendit un air inconnu dénommé "Tipperary". La mélodie de cette chanson, aux paroles incompréhensibles, resta gravée dans les mémoires.

    Après plusieurs jours de fête, le Doyen-Chef rentra chez lui afin de prendre un repos bien mérité. Malheureusement pour lui, Jeanne remarqua immédiatement les traces de pourpre sur son visage. Il eut beau expliquer que lors de l'accompagnement des troupes anglaises dans les rues de Bruxelles, ils avaient été continuellement embrassés par des hordes de femmes délirantes de joie, et que ces traces rouges provenaient du maquillage des lèvres, très en vogue à l'époque, que les femmes surchargeaient d'une épaisse couleur rouge obtenue à l'aide d'extraits du gastropodeMurex Brandaris, elle ne voulut rien entendre. Il fut contraint de revenir au local, où J.P.P. lui agença rapidement une paillasse à l'arrière du pas de tir. Il s'y installa tant bien que mal et plongea aussitôt dans un profond sommeil. Il rêva à sa prochaine victoire sur Jeanne d'Arc,  . . . avec l'aide des Anglais.

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                                                                                          Michel Staes

Chapitre 8: A-t-on retrouvé le "chaînon manquant"?

Bien plus vieux que l'Australopithecus ramidus (4,4 millions d'années) ou que "Lucy" 
(3,2 millions d'années, l'Arcubalestius Robinsus (2.000 années) a été découvert, 
non pas comme eux chez les Salomonides, mais à Bruxelles.

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    En voyage de noces sur l'île Robinson, un de nos Compagnons, qui par modestie n'a pas souhaité être cité, comme tous les grands savants, prétend avoir découvert l'ancêtre de l'Arbalétrier ayant vécu il y a 2.000 ans, soit plus âgé de près de mille ans que l'ancêtre-arbalétrier le plus vieux connu à ce jour et qui constituerait le fameux chaînon manquant entre la troisième dynastie capétienne et la période romaine.
    
Le Grand Serment de Saint-Georges, à peine reconstitué après la Libération de Bruxelles, a eu la joie de voir son Compagnon, tout jauni, accorder, dès son retour, une interview exclusive à la rédaction du Crennequinier.
    M d N. Pouvez-vous nous dire où vous avez fait votre fabuleuse découverte?
    C. J'ai découvert les restes fossilisés de cet "aïeul" près de l'auvent abritant les barques de Robinson, à 2,5 km du carrefour formé par la chaussée de Waterloo et de l'avenue De Fré, alors que je m'apprêtais à faire le canotage quotidien en compagnie de ma partenaire.
    M d N. Qu'est-ce qui vous a amené à faire cette découverte? Vous y étiez préparé ou est-ce fortuitement?
    C. Comme vous le savez, je suis chercheur à la lunetterie Franco-Helvète. A l'occasion de travaux que j'ai publiés dans l'hebdomadaire scientifique "Binoclus Médiévalis", j'ai été contacté par un de mes confrères qui souhaitait soumettre à mon expertise un lorgnon d'aspect assez curieux qu'il avait trouvé sur l'île Robinson, au lieudit "mamourselle". Je m'y suis rendu à l'occasion de mon voyage de noces et lors de mes fouilles, j'ai fait la découverte que vous savez.
    M d N. Qu'est-ce qui ressort de vos premières analyses?
    C. Je peux affirmer que "Arcubalestius Robinsus" - c'est le nom du nouvel ancêtre - petit et menu se nourrissait sans doute de feuilles et de racines, mais la question n'a pu être tranchée de savoir s'il marchait droit, à genoux ou courbé (erectus, ad geniculum or curvus),l'arbalète à l'épaule ou à la main. Cet homme est le fruit d'une évolution de quelque quatre-vingt mille années, depuis le divorce d'avec son cousin, l'homme de Néanderthal qui utilisait seulement la lance ou l'épieu. Mais on ne connaît toujours pas le moyen par lequel, d'une pique, il est arrivé à utiliser ue arbalète, alors qu'on n'en voit aucune trace entre Jésus-Christ et les premières croisades, c'est-à-dire ni chez les Romains, ni chez les Byzantins, les Mérovingiens ou les Carolingiens.
    M de N. Ce serait donc le plus ancien Arbalétrier momifié trouvé jusqu'à présent?
    C. Bien évidemment. Toutefois qu'est-ce que quatre-vingt mille ans, alors que l'évolution de l'homme se compte en millions d'années. Les plus anciens fossiles connus, directement liés à l'homme, ont moins de quatre millions d'années. Parmi eux, la très célèbre Lucy, Australopithèque femelle souvent présentée comme "mère de l'humanité", dont le squelette étonnamment complet avait été mis à jour il y a vingt ans, au pays des Salomonides, et vieille de 3,2 millions d'années environ. Toutefois, découvrir un arbalétrier, Bruxellois de surcroît, vieux de près de 2000 ans, me semble tout aussi important que la découverte de Lucy. Et je crois pouvoir dire que cette trouvaille confirme que, déjà à cette époque, les femmes n'étaient paa admises dans ce clan très fermé des arbalétriers.
    M de N. pouvez-vous nous dire si cet individu constitue un exemplaire unique ou s'il faisait partie d'une tribu?
    C. Il est trop tôt pour le dire. Je n'ai pas encore pu déterminer s'il existait de nombreuses tribus d'arbalétriers - nous dirions Serments de nos jours - mais assez curieusement l'Arcubalistius Robinsus avait le corps entièrement enduit d'argile rouge! Cette troublante ressemblance avec la couleur de la tenue du Grand Serment Royal et de Saint-Georges, ne peut m'empêcher de croire que nous avons affaire à l'ancêtre direct des Arbalétriers de Saint-Georges. Ceci, bien sûr, n'est qu'une hypothèse de travail.
    M de N. Avez-vous eu déjà la possibilité de déterminer comment cet individu est mort?
    C. Oui, malheureusement il n'y a aucun doute là dessus. Notre homme a eu le dos transpercé d'une flèche, quadrellus, à l'empennage de couleur noire, différente de celle de l'empennage des flèches trouvées dans son carquois, par ailleurs toujours dans un excellent état de conservation, et qui sont de teintes verte et rouge. En tout cas, il n'est pas impensable que sa mort soit intervenue au cours d'une bataille et que le trait ait été tiré par un arbalétrier qu'il connaissait et dont il ne se méfiait pas puisqu'il lui tournait le dos. Si je peux me permettre cette considération audacieuse, je dirais que si la Bataille de Ransbeek n'a pas lieu, celle du bois de la Cambre a eu lieu! Toute la question est de savoir quel était l'adversaire.
    M de A. Les Australopithèquues sont tous africains, contrairement à ce que pourrait faire croire leur appellation qui signifie en fait "singes du sud", en rapport avec leurs premières découvertes en Afrique Australe. Ils sont passés par plusieurs stades d'évolution. Certaines espèces ont sûrement "cohabité" pendant des millénnaires, rendant difficile l'identification de celle d'entre elles qui est réellement à l'origine de la lignée humaine proprement dite. Alors, pour l'Arcubalestius Robinsus, qu'en est-il?
    C. Je dois avouer que je ne comprends pas la question.
    M de A. C'est pourtant simple, mon jeune ami. Je demande si on  peut espérer remonter plus loin dans le temps pour déterminer l'origine de la lignée arbalétrière?
    C. Ah oui, je comprends mieux maintenant. Non, pas mpour le moment. A mon idée, à l'origine, il n'y avait qu'une seule tribu. Un conflit a dû surgir et il y aura probablement eu scission du groupe, et les deux nouveaux groupes, Belligerans, ainsi formés se sont livrés bataille, Duellum.
    M de N. Comptez-vous retourner sur place et poursuivre vos recherches?
    C. Bien entendu. Je veux encore fouiller les lieux. Je suis persuadé que d'autres découvertes seront faites. Hinc ad oram.
    M de A. Vous n'allez quand même pas vous lancer seul dans une telle entreprise?
    C. A mon idée, beaucoup de monde n'est pas nécessaire. Je dirais même que ce pourrait être néfaste pour le site lui-même. Je compte poursuivre mes investigations avec l'aide de ma compagne qui s'est montrée très experte dans les premières fouilles. A nous deux, nous devrions mener à bien cette entreprise qui me tient tant à coeur. Je suis encore fortement dans l'incertitude sur plusieurs points. Qui plura novit, cum majora sequuntur dubla, qui sait le plus doute le plus, n'est-ce pas? Ceci est vrai dans tous les domaines!
    M de N. Mais quelle est l'utilité de la poursuite des fouilles?
    C. Mais voyons, c'est répondre à une des questions essentielles que se posent nos confrères les Arbalétriers d'où venons-nous? Je veux quand même vous rappeler que c'est la connaissance qui donne à l'homme sa liberté, son libre arbitre et toute sa dignité. La connaissance, en éclairant la place que nous occupons à Bruxelles, en nous fournissant des instruments de réflexion, en précisant ou  en renouvelant sans cesse le champ du savoir, est un apport important à la philosophie.
    M de N. C'est vrai que les plus grandes percées se sont faites sur des hypothèses de travail nées de l'intuition. Mais est-ce que cette explication se suffit, comme LAPLACE que l'on questionnait sur Dieu répondit: "Dieu? Je n'ai pas eu besoin de cette hypothèse-là"! Comme homme croyez-vous qu'il y a une autre approche de l'origine des Serments à Bruxelles?
    C. Ecoutez, à mon idée, l'approche scientifique de la vérité est une approche forcément réductrice. Car l'homme a une incontestable dimension spirituelle. Quant à l'Arbalétrier, sa richesse ne peut  s'arrêter à sa seule dimension dénominative. On est frappé du fait que chacun est unique. On le voit quand on fréquente l'autre. vous savez, il faut respecter l'Arbalétrier d'aujourd'hui comme l'Arbalétrier d'antan. Je rage des bêtises encore fréquemment évoquées à propos de l'Arcubalestius Anticus! Ce respect doit inclure la différence.
    M de A. Malgré vos recherches et vos combats de l'heure, vous êtes donc à terme optimiste et patient?
    C. Oui. Arthénon Bril, mon collègue et éminent romaniste, était troublé de voir que deux mille ans d'ancienneté qu'il étudie sont bien dérisoires face à l'évolution de l'Arbalétrier Bruxellois en deux cents ans. Si nous avons un ancêtre commun, la différence est tellement minime qu'elle se situe au niveau du nom. Alors . . . Vous savez, à mon idée, la plus grande découverte de la science est celle de la finitude du système solaire. Le soleil s'éteindra dans cinq milliards d'années. La moitié de l'histoire de la terre est déjà passée. Il reste quelques milliards d'années pour préparer la suite de la vie des Arbalétriers à Bruxelles.
    M de N. C'est du rêve pur?
    C. Oui, mais il ne faut pas désespérer des pouvoirs, notamment communaux. Tous les six ans, tout est possible.

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                                                                                   Michel de Nodrenge

Chapitre 9: Le landjuweel de Neder ou le vaillant petit tireur

    L'hiver n'en finissait pas: neige fondante, pluies diluviennes et bourrasques étaient le lot quotidien des habitants du royaume. Avec de telles conditions météo, même les recherches entreprises à l'île Robinson étaient interrompues, ce qui désepérait un peu plus chaque jour, un jeune Compagnon de Saint-Georges, toujours aussi soucieux de garder l'anonymat que de découvrir la preuve irréfutable. Des inondations catastrophiques avaient envahi une bonne partie du pays et l'on avait craint le pire pour les arbalétriers bataves dont le sort dépendait de la solidité de leurs digues. Heureusement, en ce début de février, hormis les déboires des fouilles robinsonnesques, les Arbalétriers de Saint-Georges n'avaient pas de soucis aquatiques, la Senne, en bonne fille du duché de Brabant était sagement restée dans son lit. Peut-être avait-elle fait sienne cette maxime due au talent (!) d'un potache qui l'avait gravée sur son pupitre d'école:
"Heureux, qui comme le fleuve suit son cours dans un lit."

    La fine fleur des arbalétriers ducaux avait été conviée à Neder-over-Hembeek, au landjuweel qui devait désigner le roy du tir des compagnies et confréries brabançonnes. Il faut dire qu'à Saint-Georges, le qualificatif "fine" a une acceptation pour le moins surprenante, car parmi les tireurs, on en comptait quelques-uns dont la masse pondérale avoisinait le quintal mais passons. . . 
    Il en était un, parmi nos tireurs, qui était allé plein d'espoir et d'allégresse vers Neder. Ne traversait-il pas en ce moment, une passe pleine de réussite? N'avait-il pas conquis de haute lutte, quelques jours au préalable, le fameux prix des Roys à l'Arlequin? Ce tir qui allie à la fois la précision légendaire de l'arbalétrier et surtout une bonne dose de pratique arithmétique. Notre Greffier, ancien maître d'école, avait d'ailleurs assisté de ses conseils précieux, bon nombre d'arbalétriers leur permettant de se concentrer ainsi uniquement sur le tir et non de se dissiper en calculs pour le moins savants! Selon une très ancienne tradition (pas aussi vieille pourtant que la talonnade), certains n'hésitent pas à clamer que les archers anglais de la guerre de Cent Ans ont adopté ce mode de tir, et après quelques transformations et entorses à la tradition l'ont baptisé "darts (fléchettes)". Revenu, au gré des livraisons de quelques tonneaux d'Ale ou de Cervoise à consommer tièdes, il se nommait chez nous "vogelpik".
    La veille de ce landjuweel, Pierre, notre Capitaine de tir, puisqu'il s'agit bien de lui, n'avait-il pas fait un rêve prémonitoire, annonçant pour le lendemain la réussite du . . . grand Pierre! Voilà enfin le signe tant attendu du destin, le qualificatif grand accolé à son prénom. Lui qui, depuis des années avait été surnommé par le Mich du Poech, célèbre zwanzeur et bistrotier de renom, de "Pierre Husson, le plus petit arbalétrier de Belgique", voire encore de "Kapitanje", autre sobriquet affectueux donné par le Mich de l'Hôpital, Greffier de Saint-Georges.
    Depuis tant d'années, le sort lui souriait enfin, lui qui détestait grand. . . ement le mot "petit". Il avait lu et relu le Grand Meaulnes d'Alain Fournier, les biographies d'Alexandre le Grand, de Frédéric le Grand et celle de Charlemagne (il savait que magnus en latin signifie grand), vu et revu La Grande Illusion, la Grande vadrouille, la Grande évasion voire Grandes manoeuvres, avec ce. . . grand acteur qu'était Gérard Philippe, rêvant de . . . grandes vacances en des endroits fabuleux et grand. . . ioses comme le Grand Canyon du Colorado, le Grande Muraille de Chine ou la Grande barrière de Corail.
    Son épouse Yvette l'aidait de manière gigantesque en le soutenant du mieux qu'elle pouvait, n'hésitant pas à reprendre avec véhémence ceux qui, dans les registres, l'inscrivaient sous son nom de jeune file, lui parlant souvent du fameux combat entre David et Goliath, dont l'issue est connue par tous, écoutant de concert, ce merveilleux conte Pierre et le loup où l'on narre que Petit Pierre triompha du loup, ou encore de Jean de La Fontaine qui écrivait en guise de morale pour une de ses fables: "On a souvent besoin d'un plus petit que soi". Certaines personnes affirment même qu'elle endormait, chaque soir, ses deux petites filles et à présent ses petits-enfants, par une douce lecture du Petit Prince de Saint-Exupéry ou de quelques pages du Petit Poucet.
    Membre depuis de très nombreuses années de la Grande Gilde à l'arbalète, où d'ailleurs son actuel Doyen-Chef n'hésite pas à clamer, haut et fort, avec son humour d'ancien combattant, qu'au Grand Serment, il n'y a rien de . . .petit, (. . . et tant qu'attraper la vérole autant que ce soit la grande!)
    Mais revenons à ce landjuweel de Neder, où chaque compagnie de tireurs fut accueillie par Charles van de Zavel, Capitaine Général des Arbalétriers du duché et du royaume et fut inscrite par le sémillant et tout nouveau Greffier ducal Dane Haubèze, par ailleurs membre de la confrérie de Saint-Georges. Toutes les compagnies avaient répondu présent à l'appel à l'exception des gens de Grez et l'on vit même ceux de l'alleu de Braine pour faire nombre, se faire accompagner par leur mascotte: un superbe zinneke. Le sort ayant réglé l'ordre de passage, chaque tireur se présenta au pas dde tir pour le coup d'essai où notre Pierre, en fin tacticien qu'il est, ne dévoila pas ses batteries, se contentant d'un modeste coup bien au-dessus du centre du blason. Vint donc le moment tant attendu, le tir sur le clou et c'est là, qu'un incident minime, eut, nous le verrons plus tard, les pires conséquences pour notre Pierre. Un Compagnon du Sablon s'étonna que l'on ne bougeât pas le portique de tir vu que le bloc qui supporte le canon est plus épais et par conséquent la distance entre clou et tireur s'en trouve réduite de . . . deux centimètres! ! ! Ces explications techniques et modifications effectuées dans le brouhaha que l'on devine, troublèrent à n'en pas douter notre Pierre qui, son tour venu, se rappelant de surcroît cette vieille formule 'mais, où est le clou?" tira. . . fort bien. . . à côte du clou.
Hélas, trois fois hélas, deux Compagnons de Neder à qui la concentration de notre Pierre n'avait pas échappé, firent mouche dès le premier tour, brisant dans l'oeuf les plus folles espérances de notre "kapitanje". Et ce fameux rêve prémonitoire alors, info ou intox, mythe ou réalité, sachez braves gens que le nouveau Roy de tir couronné à Neder se prénomme. . . PIerre et que sa taille avoisine les 190 cm! Notre Pierre, profitant de sa petite taille se faufila au premier rang pour être l'un des premiers à féliciter le vainqueur. L'émotion sans doute, se marqua par le simple fait que paroles et idées s'entrechoquèrent: "Euh, . . . bravo man et, euh. . . à tes vingt ans!".
    Mais notre Capitaine, qui n'est pas homme à se laisser abattre par la mauvaise fortune et par une sinistre et funeste homonymie, s'empressa d'offrir une tournée à ces Compagnons.
    Nous qui le connaissons bien, savons que notre "kapitanje" est pétri de qualités de coeur dont la générosité n'est pas la plus. . . petite, que jamais personne ne l'a vu monter sur ses grands chevaux, toujours prêt à se couper en quatre pour vous être agréable (il est vrai que même dans ce cas-là, les morceaux obtenus ne seraient pas bien grands).
    Si Grimm a conté en son temps les exploits du vaillant petit tailleur, nous sommes fiers de compter dans nos rangs un vaillant . . .  petit tireur.

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                                                                   Michel de Warmoes de l'Aquila

Chapitre 10: Le Grand Organisateur

"Les animaux se repaissent; l'homme mange; l'homme d'esprit seul sait manger."
(Anthelme BRILLAT - SAVARIN)

    Après le Landjuweel de Neder, les Compagnons avaient l'estomac dans les talons et selon ses habitudes, le Mich du Poech, zwanzeur avant l'heure, s'était écrié: "Piet t'inquiète, offre-nous ripaille et ta défaite sera vite oubliée!" . Pierre se mit à réfléchir au montant de la dépense que cela pouvait entraîner et sa réponse ne venait pas.
Le Mich poursuivit: "Mais enfin, un homme tel que toi, propriétaire de biens en Picardie, tu ne vas quand même pas hésiter à faire plaisir à tes amis, non? Tu as envie de faire mourir le petit commerce?". Pierre attendait manifestement une proposition de son interlocuteur. Celui-ci ne le fit pas attendre plus longtemps.
    "Allez, je vais voue amener chez un gars qui vient de s'établir près du Poech. Sa cuisine est bonne et ses tarifs raisonnables". Aussitôt dit, aussitôt fait, la troupe se mit en marche en direction de la Groote Karmelietenstraat.
    Le Mich s'arrêta devant une vieille bâtisse à l'enseigne du 18m, 65 cm, 5 mm du . . . Le Doyen-Chef s'approcha du Mich et lui demanda: ça veut dire quoi, Mich, 18 m, 65 cm. . . ?"
Mais enfin Ferdinand, répondit Mich interloqué, tu ne te doutes pas de ce que cela veut dire?"
-Mais non, sinon je ne te le demanderais pas.
-Et bien t'es vraiment pas futé, toi tu  sais! Ferdinand, où est-on ici? On est près de la fontaine de Manneken-Pis! Et bien  la distance qui sépare le milieu de la façade de la statue, fait exactement, 18 m 65 cm 5 mm! Astucieux hein? Tu as compris maintenant?
-Oui, répondit Ferdinand, mais c'est pas parce que vous connaissez tout  çà, que vous devez me prendre pour un ignare, hein! J'en ai vraiment marre! Si le Greffier faisait bien son boulot, il nous mettrait au courant de tout çà!
Toutes les occasions étaient bonnes pour notre Doyen de critiquer le Greffier, qui, nonobstant, assurait pleinement sa fonction. Chacun avait tellement l'habitude d'entendre le Greffier être critiqué, que plus personne n'y prêtait attention.
    A travers une grande vitrine, on pouvait apercevoir une petite salle dont les murs étaient garnis d'objets hétéroclites. Il s'y reprit à deux fois pour tenter d'ouvrir la porte, mais celle-ci résista à ses efforts.
    Cà je l'aurais juré, dit le Mich, il a tout d'un méditerranéen!! Ca fait à peine trois mois qu'il a commencé, il a d'abord fermé le soir, puis il a ajouté le lundi, ensuite le mardi et maintenant le dimanche! Bientôt il n'ouvrira plus qu'un jour par semaine!
    Voyant la scène, un commerçant dont la boutique avait pour enseigne "On accepte les écus de Bourgogne" , et que ses confrères appelaient le "Captain Jack", généralement bien informé des événements du voisinnage immédiat, intervint: "T'is voor de fameuse Jean-Claude? Hij is niet meer hier hein jongens! Ik denk dat hij heeft een nieuwe herberg overgenomen, boven de berg van zand daar, tegen de vestingmuur! T'is "à l'Estrille du Vieux Relais", rue de Beekeroll, ziet u?" In feit, heb ik gehoord dat hij dirigeert alles in dit herberg. Hij zou een soort "general-manager" geworden, zo we zeggen in England! Begrijpt-u? Ja t'is dat, hein qu'est-ce que vous voulez? Le groupe avait écouté les explications du voisin avec beaucoup d'attention, mais manifestement certains d'entre eux n'étaient p as tout à fait satisfaits.
    En tout cas, dit Fabrice, moi je vous ai accompagnés jusqu'ici pour manger et pas pour boire un yoghourt ou un lait secoué!
    Mais qui t'a dit qu'on allait boire du lait, questionna le Mich.
    Mais tu l'as entendu comme moi, le gus là a dit que le nouvel établissement de Jean-Claude se dénommait La Laiterie du Vieux Relais! D'habitude on ne mange pas de viande ni de pommes de terre dans une laiterie, Ha, Ha!
    Ecoute bien Fabrice, tu me déçois beaucoup, lui dit le Mich, tu n'as pas compris ce que disait Jaak. Il n'a pas parlé de laiterie mais de l'Etrille ou l'Estrille, si tu préfères! Tu sais quand même ce qu'est une étrille puisque tu panses les chevaux de temps en temps!
    Ah bon, c'est çà qu'il a voulu dire! A mon idée, avec une enseigne pareille ce ne doit pas être très fameux. De toutes façons, moi je suis fatigué et je ne vais plus là-haut, conclut Fabrice.
    Il fallait prendre une décision pour se restaurer. Il n'y avait pas trente-six solutions, ou bien on partait à la recherche du "fameux Jean-Claude" et de son Etrille, ou bien on se contentait d'un "crokier-messire" au Poech. Il s'agissait d'un entremets chaud fait de pain de mie grillé au jambon et au fromage. C'était devenu courant dans la restauration rapide des auberges et était appelé familèrement "croque" dans l'argot.
    Encore que depuis peu, le Mich du Poech s'était lancé dans une préparation Bolonaise, c'est-à-dire des pâtes alimentaires ayant la forme d'un long bâtonnet plein, agrémenté d'une sauce à base de viande hachée mélangée à des oignons et à différentes épices. Il avait ramené cette spécialité de Bologne à l'occasion d'un tournoi qui s'y était déroulé. Toute la petite troupe prit donc la direction du Poech, avec l'intention de se contenter d'une petite restauration.
    A peine installés à la "Gewuuntoefel" et les commandes passées, le fameux Jean-Claude fit son entrée en saluant l'assemblée d'un tonitruant "Bonsoir Messires". Certains Compagnons l'accueillirent par l'exclamation "Ah, le fameux Jean-Claude !", d'autres par"Salut l'Italien !", quant au Mich Hôp il lui lança "Ah le Métallo !".
    Inutile de dire que le "General Manager" fut mis à l'épreuve et qu'il dut s'expliquer sur ses nouvelles fonctions. L'exposé fut assez long, trop long au goût de certains. Après trois ou quatre minutes de cette épreuve qui n'apportait aucun éclaircissement, la moitié des Compagnons ne prêtèrent plus aucune attention au fameux Jean-Claude exégète! Et pourtant il poursuivait: Et oui, mes amis, c'est simple, je fais tout  dans ma nouvelle auberge. Evidemment, j'ai été dans l'obligation de jeter la fille de salle dehors. Elle était vraiment incompétente. Une girouette, incapable de voir quand un godet doit être rempli, ne débarrassant pas les écuelles vides, etc. Or la fille est la compagne du Maître Coq. Et celui-ci a failli la suivre, mais s'est ravisé au dernier moment. C'est pas qu'il soit mauvais, il est de bonne volonté, mais il manque de finesse. Ses sauces sont très moyennes, mais que voulez-vous ce garçon n'a jamais été guidé. Je crois que, sous ma conduite, il peut s'améliorer grandement. Un des Compagnons qui avait eu le courage d'écouter les commentaires fit une remarque pertinente: Pourquoi ne te mets-tu pas toi-même au fourneau?
-Non, vous comprenez, je ne veux pas tout bouleverser dès mon arrivée. Non il faut le temps, de la patience. Mais enfin, je vais être dans l'obligation de trouver rapidement du personnel, parce que, vous comprenez, comme ceci ce n'est pas possible! Tout repose sur moi pour le moment. Je dois débarrasser les tables, les dresser, accueillir les clients, les conseiller, tenir les comptes, passer les commandes, enfin ce n'est pas tenable, vous comprenez?
    Ferdinand, qui avait suivi les commentaires de notre Maître Queux, intervint: Moi je ne suis peut-être pas très malin, mais je ne comprends pas mon vieux. C'est quand même toi qui a voulu cette fonction. Alors pourquoi tu te plains maintenant? Cette remarque péremptoire mit  fin aux justifications du Compagnon Officier de bouche. Les spagos de pâte et les crokier-messires furent servis, accompagnés, comme il se doit, de faro, de blanche et d'autres cervoises, et chacun ne pensa plus qu'à satisfaire son estomac.

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                                                                                    Michel de Nodrenge

Chapitre 11: Cousteau et le Cachalot

Jamais  homme  noble  ne  hait  le  bon  vin
François RABELAIS - Gargantua, livre 1, 5. )
    
    Les congés approchaient et comme toujours avant cette période, les projets de visite et les délices d'une bonne table faisaient l'objet de toutes les conversations. Le Doyen-Chef commençait très fort.
-Oui moi, j'irai probablement faire un tour en Irlande.
-En Irlande, Ferdinand, questionna le Grand Argentier, abasourdi, mais qu'est-ce que tu vas aller faire là-bas?
-Et bien, je vais en Irlande parce que un peu d'Eire, çà fait toujours Dublin. . . ! Le Grand Argentier, une fois encore, s'était laissé prendre à l'esprit narquois du Doyen-Chef qui, fort content de son jeu de mots, ne s'en remettait pas de rire.

    Le Roy à la grande arbalète au but ainsi que le Greffier avaient déjà établi des plans pour un stage chez les confrères arbalétriers-plongeurs phocéens. Bien entendu, ils comptaient bien se régaler de bouillabaisse arrosée d'un petit cru provençal. Ils étaient partis gonflés à bloc, décidés à battre des records de plongée. Ils arrivèrent tout d'abord dans un petit patelin, Le Rove, situé entre la chaîne et l'anse de l'Estaque, sur la côte bleue, à une trentaine de kilomètres de Marseille. La chaîne tourmentée de l'Estaque forme de minuscules criques abritant les pêcheurs et offre un cadre idéal aux candidats-plongeurs. Il y a, notamment, Carro, superbe petit port très ancien, abrité dans une rade fermée. Il y a également Carry-le-Rouet, petit port de pêche doté d'une belle plage de sable. Ce paisible village les intéressait tout particulièrement pour sa spécialité: l'Oursin, le fruit de mer préféré des Provençaux. En fait, ils cherchaient le centre de plongée sous-marine actif du Fort de Niolon. Ils le trouvèrent entre Ensuès-la Redonne, petit village enfui au milieu des vignes et des oliviers, et la petite calanque de la Vesse.
    Mon vieux, dit Robert, en s'adressant à Mich Hop, avant de nous installer, nous devrions quand même prendre la température de l'eau!
-C'est çà, et faire un peu d'exercice, sans doute, rétorqua le Mich?
-Mais bien entendu, tu ne vas quand même pas me dire que tu es fatigué?
-Ecoute mon vieux, après ce trajet interminable, moi je vais prendre une bonne douche et voir ce qu'il y a au menu de ce soir! Va faire tes exercices si tu veux. On a l'âge de ses"haltères" n'est-ce-pas!
    Fort de ce bon mot, le Mich tourna les talons et rejoignit sa chambre, au grand désappointement de Robert.
    Une heure plus tard, celui-ci retrouvait son ami, fraîchement toiletté et qui savourait un verre de rouge.
-Que bois-tu, lui demanda Robert, n'osant trop montrer son désir d'y goûter?
-Mon vieux, dit le Mich, j'ai découvert ce délice de l'Ardèche, je ne te dis que çà! Il est . . . comment dirais-je, suave et gourmand. Tiens-toi bien, tu sais comment il se dénomme? Le clos de l'Arbalestrier! Inoui, mon vieux, exactement ce que notre Grand Argentier recherchait.
 J'ai déjà fait mettre deux caisses de côté pour les lui ramener.
    Le Rob, encore tout engourdi par sa plongée et ses exercices, ne se le fit pas dire deux fois. Il goûta et y trouva un grand plaisir.
    Ils séjournèrent une dizaine de jours dans la région et prirent un grand agrément tant aux activités aquatiques qu'aux réjouissances de la table. Après quoi, dotés de solides diplômes reconnaissant leurs grandes capacités d'Arbalétriers-Sous-Mariniers, ils rejoignirent le siège du Grand Serment. Ils retrouvèrent la plupart des autres Compagnons, rentrés également de congé. Et les histoires, les anecdotes de tous genres étaient décrites avec force gestes dans les moindres détails. Le Mich Hop interpella l'Archiviste: Alors cher ami, et les congés, ils se sont bien pasés? Tu es resté à Bruxelles?
-Non, pas du tout, dit l'ami Luc, un peu vexé du ton moqueur du Mich, non j'ai fait d'excellents séjours dans ma propriété d'Ardenne et nous avons eu un temps splendide. J'ai d'ailleurs découvert à la foire de Libramont, un petit vin du Bergeracois, mon cher ami, j'aime autant te dire que c'est un nectar. Il respire le Périgord, il est tendre et souple, il a un arôme de fleurs et que ce soit avec un casse-croûte de confit de canard, avec une fricassée de volaille, un rôti ou un foie gras garni de la "tuber melanosporum", il s'apprécie tout autant.
    L'énoncé qu'avait fait le Maître de Cérémonie (autre importante fonction qu'il exerçait au sein du Grand Serment) avait mis l'eau à la bouche de tous les Compagnons. . . et du vin dans leur verre. Il faut dire que l'amour de la table était un must chez les Arbalétriers de Saint-Georges.
-Et tes plantations dans ta profonde Ardenne, demanda l'un d'entre-eux à l'ami Luc, elles poussent?
-Oh oui, les six ifs plantés il y a deux ans sont devenus énormes!
    Robert, baptisé Cousteau depuis ses exploits benthiques, se demandait pourquoi l'Archiviste avait planté six ifs, mais n'osait lui en demander la raison. Elle était fort simple cependant. L'ami Luc, très érudit, comme chacun sait, avait lu le Marquis de Bièvres. Séjournant assez fréquemment dans ce coin vert de la Belgique, notre ami avait un divertissement très particulier qui consistait, lors de la visite de sa propriété, à conduire la gent féminine près de ses plantations et leur déclarer à cet endroit, en plagiant l'auteur:Voici l'endroit "décisif"! 
    L'intéressé déplora l'inconduite de certains indigènes, qui, pendant son absence, étaient venus arracher un des hêtres plantés récemment.
-Et oui, mon cher, un seul hêtre vous manque et tout est peuplier, déclara tout de go le Mich Dentelle, qui ne voulait pas être en reste en matière de calembour, domaine qu'il affectionnait tout particulièrement.
    A cette sortie humoristiquee, le Mich Hop, dit le Cachalot, fut pris d'un tel fou rire qu'il en eût les larmes aux yeux. Voyant cela, le Mich du Poech, qui jusqu'ici était resté fort calme, se tournant vers notre Greffier, lui dit, pastichant une chanteuse fort célèbre: Mais vous pleurez, mi-lourd? A cette sortie, le visage du Mich Hop reprit un air plus grave, parce qu'il n'appréciait pas qu'on fasse allusion au caractère enveloppé de son anatomie. Il n'était pas gros, mais tout simplement légèrement obèse!
    Afin d'éviter que la discussion s'envenime, Alain fit une intervention fort remarquée sur la qualité des vins de Bordeaux.
-Mes amis, je viens de séjourner à Saint-Emilion, à l'occasion d'un congrès pour la reconnaissance à certaines communes du droit d'adjoidre ce nom "Saint-Emilion" à leur nom. J'ai, bien entendu, rayonné dans les environs à Créon, Sauve, Castillon-la-Bataille, Blasimon, Pomerol, Sauveterre-de Guyenne, etc., mon Dieu quels souvenirs! Un foie gras a fait mariage d'amour avec un vieux Barsac, un Château-Climens; ensuite des crustacés ont été arrosés d'un château-Malaric-Lagravière. Pour les truffes en omelette, nous avions le choix entre un Château-Latour-Haut-Brion, un Cheval-Blanc ou un Saint-Georges-Saint-Emilion. Et bien oui, je n'ai pu m'empêcher d'opter pour le Saint-Georges! La volaille qui suivait se devait d'être accompagnée d'un Merlot rouge des Côtes-de-Castillon. Quant aux entremets, nous les avons dégustés avec un Sainte-Croix-du-Mont. Croyez-moi, Messieurs, ces vins de Bordeaux, dont l'originalité s'inscrit dans une gamme très riche et merveilleuse, ont des couleurs qui varient du rubis au grenat foncé pour les rouges et du jaune au doré pour les blancs!
-Eh bien, mon vieux, dit le Mich Hop, tu es une encyclopédie viticole à toi tout  seul! Et tu ne t'es pas arrêté aussi à margaux, Pauillac ou Saint-Estèphe?
-Mais bien sûr que oui, mon Cher! Et, très confidentiellement en allant à la découverte des multiples crus classés ou non, et de renommée mondiale, j'ai saisi l'occasion pour déposer la dénomination du grand cru de notre Grand Serment "le Castel Grand Saint-Georges"! Ce premier grand cru classé, qui provient de vignes situées dans l'aire délimitée de l'appellation Pauillac, occupe une superficie de 22 hectares, a été offert à notre Gilde séculaire par le Duc de Saint-Jacques de Coudemont, illustre Compagnon de la Gilde. Ce Château ou Castel typiquement bordelais, à l'allure solide mais élégante, a été édifié en 1210 sur une sorte de crête dominant un vallon d'où son nom. C'est une véritable oasis de verdure dans l'infini des ceps de vigne qui l'entourent. Deux mille bordelaises sont à notre disposition, mais je ne sais où les stocker! En voici cinq ou six pour votre dégustation. Messieurs, à Saint-Georges et à  ses vignes!
-Mazette, 
dit le Bedeau, avce toi c'est pas toujours rikiki, mais très costaud hein!
-Ecoute, 
dit le Mich Hop, nous pourrions enfuir ces bouteilles dans le lac du bois de la Cambre et pour chaque réapprovisionnement Robert et moi-même plongerons pour ramener à la surface les flacons nécessaires. Crois-moi, c'est vraiment le type de stockage le plus sûr et ce système a déjà été testé en France.
    Tout d'abord ébahi par cette proposition, Alain ne sut que répondre. Il se demandait si c'était vraiment très prudent de s'en remettre aux deux plongeurs qui, par la force des choses, seraient les seuls à avoir accès au stock. Il ne voulait pas se prononcer avant d'avoir pris l'avis du Conseil des Jurés.
-Et bien, mon Cher, je vais réfléchir à cette proposition singulière mais intéressante et je te donnerai ma réponse très prochainement. En attendant, goûtons la production de notre vignoble.
    Les Compagnons n'avaient pas attendu cet encouragement pour déboucher les bordelaises rapportées par l'ami Alain. Robert, qui avait déjà dégusté moult  chopines, avait repris la narration de son séjour en compagnie de son comparse en région marseillaise.
-Et alors, dit-il, quel ne fut pas mon étonnement en remontant à la surface, de voir le Mich Hop enlaçant un cachalot. .  .
    Le Doyen-Chef voyant l'heure et connaissant le narrateur, jugea préférable d'annoncer la fin de la réunion et souhaita la bonne nuit à l'assemblée. Ce n'était pas ce soir que serait engagée la bataille de Ransbeek. . . pour du vin! André saisit l'occasion pour proposer aux irréductibles piliers de comptoir de poursuivre l'écoute du récit chez le Mich du Poechenellekelder. Aussitôt dit, aussitôt fait, le petit groupe prit le chemin de la rue du Chêne.

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                                                                                    Michel de Nodrenge

Chapitre 12: Souvenance ou du bon usage du dictionnaire

    
Quand les premières lueurs de l'aube commencèrent à poindre à l'horizon, pas âme qui vive n'avait encore vu l'oeuvre de la rosée matinale, ourlant telle une dentellière de Bruxelles, avec art et délicatesse les herbes, les plantes et les arbrissaux tout engourdis de fraîcheur nocturne. Toute cette végétation exhalait à souhait le calme, la sérénité et la quiétude des opulentes terres d'un domaine brabançon. A la métairie voisine, Chantecler, fier gallinacé à l'orgueilleuse crête amarante coquerina avec entrain, saluant ainsi la naissance du jour nouveau.
    
Indifférente, en apparence toutefois, à cet idyllique spectacle champêtre, une fringante silhouette arpentait, d'un pas décidé, les communs du manoir de Nodrenge. Puis rompant à peine le silence quasi sépulcral, un léger craquement résonna dans la maisonnée encore tout assoupie.
    Attablé dès potron-minet, ses ablutions terminées, le Grand Argentier de la Gilde des Arbalétriers de Saint-Georges savourait son écuelle quotidienne de céréales. Depuis des lustres et des lustres, il s'adonnait avec une évidente délectation à l'exquis moment du petit déjeuner à la mode de "par-delà les eaux du royaume des Atlantes". Puis, repu, il s'en alla vers la table de travail encombrée de parchemins enluminés, d'armoriaux et de vieux manuscrits.
    Assis dans son accueillante et confortable cathèdre, il n'était certes pas sybarite. C'est là qu'il aimait rédiger nombre de missives, à l'ombre bienveillante du lion issant du blason   familial. Aujourd'hui, il libellait une supplique à l'adresse du très Haut Chef Doyen de la Gilde, le Duc de Montfaucon.
   
 Il maniait avec aisance, et c'est peu dire, les mots. Préférant usiter longanimité en lieu et
12-souvenance-milieu.jpgplace de patience ou genèse pour désigner l'origine des choses. C'est ainsi, avec un immense plaisir, qu'en compagnie du Greffier de la Gilde, il travestissait chaque année le menu du banquet des Roys. L'humble cochon de lait farci, croquettes et pommes au four flambées devenaient par la magie des mots, le goret lactescent empaillé de sa viande accompagné de tourillons et du fruit de Guillaume Tell macéré à l'eau-de-vie sicera ou bien encore les asparagus en dardelles ciblées de madeleineau fumé et mousseline masquaient à souhait de délicieuses roulades au saumon fumé à  la sauce mousseline!
    Cette abondance de termes savants décontenançait plus d'un Compagnon du Serment, notamment ceux qui, à leur décharge étant d'origine thioise, se demandaient souvent quel était celui qui a fait ces mots que pas tout le monde à Bruxelles comprend ! Il ne cachait nullement qu'il lui arrivait très souvent d'ouvrir son dictionnaire pour parfaire ce qu'il avait à dire et à rédiger ou pour vérifier le sens d'un mot pour le moins étrange.
    Lors d'échanges verbaux, le Grand Argentier n'était point cet orateur prolixe qui usait d'arguties captieuses, mais néanmoins réduisait toujours à quia le sycophante au raisonnement spécieux.
    Sa plume d'oie, marquée de l'estampille du Coteau immaculé (R) à la main, il cherchait le terme idoine, quand son regard se posa sur le meuble où étaient rangés quelques souvenirs de sa vie militaire passée. Il y avait là notamment l'épée avec laquelle naguère il dirigeait les évolutions de son escadron de lanciers. L'ayant empoignée, il se revoyait, jeune officier ducal partir au galop de son fougueux étalon vers d'obscures et lointaines garnisons des marches rhénanes. Là, tel le preux chevalier de Cappadoce du temps jadis, il menait, Flamberge au vent, sa cavalerie de Saint-Georges dans de terribles charges dévastatrices au cri fameux de: "Qui m'aime me suive!"

    Sans pour autant être élevé sur le pavois, il  fut rappelé quelques années plus tard à la capitale par un chevaucheur, messager ducal, qui l'amenait vers d'autres fonctions moins gerrières que protocolaires. Ce fut pour lui la Croix et la Bannière que de mettre à longueur d'année, en rangs d'oignon, une foule de courtisans, de hobereaux, de plénipotentiaires peu soucieux d'observer l'étiquette lors des déplacements et des réceptions au palais. Puis sonna l'heure heureuse de la retraite où mille projets ébauchés de longue date allaient enfin, pensait-il, se concrétiser.
    Bien qu'originaire de l'ancienne capitale brabançonne, il aimait courir la prétentaine parmi les ruelles et impasses de Bruxelles. C'est ainsi qu'il aperçut non loin de sa résidence citadine, une équipe d'ouvriers rénovant une vieille bicoque. Le démon de la curiosité le poussa à demander quelle était la finalité de ces travaux. "Un estaminet" lui fut-il répondu.
    Se doutait-il, le jour de l'ouverture du Poechenellekelder, tout en gravissant les marches du colimaçon, que chaque pas accompli vers le comptoir, reportait à jamais tous ses projets de quiète retraite. Ah le divin plaisir que de découvrir ou redécouvrir dans un cadre magnifique, proche et sympathique à souhait, les bonnes bières fleurant la terre brabançonne: kriek, gueuze, faro, blanche. . . Ne vous imaginez pas pour autant qu'il soit subitement devenu un fervent  adepte et disciple du roi Cambrinus, que nenni, un jus de pêche largement coupé d'eau lui procurait la même ex. . . staes (sic)!
    Sur le ton badin de la conversation anodine, le Mich Poech lui proposa de venir assister un jeudi aux exploits des Compagnons du Grand Serment Royal et de Saint-Georges des Arbalétriers de Bruxelles. Lui qui avait échappé à moult traquenards, embuscades, pièges, échauffourées, embûches et autres chausse-trapes sa vie militaire durant, succomba incontinent à cette proposition.
    Depuis ce moment, il s'était investi totalement pour l'ancienne, noble et grande cause du Serment de Saint-Georges. Un jour, on le voyait solliciter les nantis pour renflouer en ducats et écus les caisses de la Gilde. Le lendemain, il filait, ventre à terre, à Bruges, se porter acquéreur auprès d'un maître-étainier, des prix d'un concours de tir, l'avant-veille, il était encore en terre anversoise chez un brodeur d'écussons armoriés. Aujourd'hui, il cherchait par tous les moyens la manière d'octroyer un local à titre définitif à sa chère Gilde.
    Remettant son épée en place, il se replongea dans la rédacion de sa supplique, mais le terme approprié ne venait toujours pas. Au dehors, un bref cri d'animal se fit entendre et se répétait, un renard glapissait au loin dans une sablonnière. On eût dit qu'il gênait à plaisir la concentration, le travail du Grand Argentier. Ce bruit aigu et moqueur le tracassait, le dérangeait, l'importunait, et semblait l'empêcher de trouver le mot, bref de retarder sciemment le courrier.
    Ah, compère Goupil, méfie-toi, à trop titiller notre personnage, tu risques le coup d'arbalète et de finir aux mains du taxidermiste. Ainsi empaillé tu ne dépareilleras pas la galerie pourtant fournie en souvenirs du Grand Argentier, tu en es sans nul doute le trophée manquant.
    Rira bien qui rira le dernier !
    
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                                                                Michel de Warmoes de l'Aquila

Chapitre 13: Qui habite partout n'habite nulle part !
                   
(MARTIAL, Epigrammes, VII, LXXIII, 6)

     Par la mort-Dieu, Maître Craqudegueg, que vous arrive-t-il? Il nous semble que vous venez de croiser Lucifer.
    -Pire que cela, Monsieur le Greffier Général, bien pire que cela. . . 
Le souffle court, l'air hagard, le Maître Craqudegueg, que l'on nommait plus souvent sous le titre de sa fonction, c'est-à-dire le Grand Argentier, se mit à parler d'une voix saccadée. Quand il eut terminé, le Greffier le fixa avec horreur du haut de sa panse rebondie.
    -Ai-je bien ouï? Mon bon ami, mon Compagnon, nous allons nous retrouver à l'air, sans chaume pour nous abriter, sans manoir pour recevoir, sans pas de tir pour façonner notre forme au noble tir de l'arbalestre?!?
    -Sous les caprices du ciel, oui en effet, subissant les brouillasses ou les ardeurs du soleil, aussi malheureux que l'hélianthe sur la neige. . .

    L'effarante nouvelle se propagea à la vitesse d'une gifle. Beaucoup ne voulurent pas croire qu'une pareille abomination pût être perpétuée par l'autorité de la cité, à l'égard d'un aussi noble groupement que Saint-Georges, qui avait pourtant fait tant honneur aux Bourgmaistres, aux Boetmeesters des Nations et tranquilisé tout le monde, comme défenseur en titre de la cité.
Depuis plus de six siècles, une demeure de classe avait toujours été réservée au Grand Serment d'Arbalestriers et celui-ci s'était systématiquement dénommé de Bruxelles, d'après la cité où il avait vu le jour. Il en avait toujours été fier, mais cette fois le doute s'installait dans les esprits.
Un courrier avait été dépêché auprès du Magister de la ville à diverses reprises au cours des trois années écoulées, pour que celui-ci fasse obstacle aux multiples manoeuvres entreprises pour contrecarrer les plans de cette noble Gilde. Chaque fois l'apaisement était revenu et l'espoir avec lui. La Corporation s'était vu promettre sa réinstallation sous une forme digne d'elle et le problème s'était éloigné de ses préoccupations. Cinq jours passèrent avant que le comte de la Woeste ne se décide à réunir un Conseil, y conviant de mauvaise grâce les Compagnons bien décidés à ne pas se laisser conter fadaises et autres balivernes.

    -J'ignore ce qu'il a pu advenir de notre demande, mais nous n'avons plus le temps de dépêcher un autre courrier auprès du Magister, prévint l'Archiviste, Luc de Opont et Jette. Notre bâtisse provisoire a déjà été envahie par des manants à la solde du bras droit d'un échevin pour faire dénombrement des biens. Il paraît même que ces derniers devraient être transférés à deux lieues d'ici.
    -Oui, enchaîna le Greffier Général, les esprits s'échauffent et des rumeurs circulent. On dit que l'auteur de cette décision insensée bénéficierait de hautes protections et qu'il ne sera jamais roué.

    Le front du Grand Agentier se plissa sous ses cheveux drus. Ses yeux sombres légèrement encavés dans leurs orbites brillèrent méchamment. Pour lui il ne faisait aucun doute que la diffamation était en conscience et que l'anéantissement du Serment était au corps d'aucuns. Pis même, puisqu'il semblait assez commode de trucider l'honneur d'un groupement séculaire, considéré par tous comme un "patrimonium urbis", il fallait immédiatement dispenser l'antidote contre le virus de l'apathie, du désintéressement et de la fausse équanimité.
    -Oui, j'entends bien, mon cher ami, protesta Yves de la Sure et Ance, mais l'origine de tous nos maux est l'opération menée par certains médisants, n'est-il pas? Alors assurons-nous d'eux et perçons-leur la langue! Et ensuite implorons audience auprès du Roi, notre Très Haut Protecteur, afin qu'il intervienne et mette fin à cette abominable machination.
    -Tout doux, mon bon ami, protesta le Grand Argentier, j'ai meilleure idée. Il serait déplaisant de mêler notre vénéré Très Haut Protecteur à des agissements de si basse souche. Entamons d'abord nous-mêmes les démarches auprès de qui de droit avec l'appui de notre avoué. Je vous fiche mon billet que Maître d'Atenancour, avec le concours de Monsieur le Cardinal, brisera joliment et gracieusement l'impudent qui a voulu nous rendre SDF (Sine Domicilio Fixo Definitivo).
    -Il n'y a donc que cette solution?
    -Que nennni, mon cher. Mais il faut bien se rendre à l'évidence, soit notre bâtisse est maintenue et d'autres éléments sont édifiés autour. Dans ce cas nous y demeurons et nous aménagerons nos locaux en fonction de nos besoins. Soit l'ensemble est à la merci des sapeurs et nous devons être relogés. Comme dans les deux cas, pendant la durée des travaux nous devons trouver asile à endroit plus propice, et que ce séjour sera au moins d'une biennale à un lustre, autant immédiatement nous attribuer pénates définitives. Aussi nous devons réclamer justice et nous voir réceptionner le clos que nous avons déjà exploré.

    Avec un enthousiasme frisant l'exaltation, les Compagnons qui les entouraient manifestèrent leur volonté de voir les démarches aboutir selon cette voie. Ce n'était pas encore la guerre sainte, mais presque. Il fallait, en effet, parer au plus pressé, car l'ensemble de l'équipement des locaux actuels était l'objet de convoitise de moult manants qui voyaient  là l'occasion de se procurer matériel sans bourse délier. Malheureusement, malgré des efforts considérables déployés pour obtenir audience sur le champ auprès du Magister, le Grand Argentier, tout comme le Greffier Général, trouvèrent les offices vides de leurs occupants.
    -Voilà qui est facheux, commenta Charles-Edouard de Beccus d'Uccle. Nous allons être délestés de nos inestimables objets d'usage courant. Ne croyez-vous pas qu'il serait bon de mettre le bon peuple de Bruxelles au courant de toutes ces manoeuvres. Nous pourrions envoyer des hérauts aux quatre points cardinaux de la Cité. Voilà au moins une occasion de donner aux nouvellistes le rôle qu'ils estiment avoir, c'est-à-dire informer le peuple ou selon un sémantisme plus vaste lui dévoiler les égarements de ceux qui nous gouvernent.
    -Réservons ces arguments pour un ultime combat, au cas où nous ne parviendrions pas à entendre raison auprès du Magistrat, dit le Grand Argentier. Vous connaissez les dégâts que peuvent provoquer les folliculaires. Avant de terroriser ces vermines humaines qui nous ont sabotés, il est préférable de les laisser dans l'ignorance de nos démarches. J'en ai touché un mot au Doyen des Métiers et aux Bourgmaistres des Lignages et des Nations. Un des Boetmeesters des Nations m'a suggéré de m'enquérir auprès de l'Arrière Conseil Régional, afin de voir si cette autorité ne pourrait nous reprendre en charge; je vais donc entamer des démarches en ce sens. Toutefois, il ne faut pas perdre tout espoir avant d'avoir plaidé notre cause une ultime fois auprès du Magister de la Ville, qui est homme clairvoyant. 
    -Fort bien, Maître Craqudegueg, rétorqua André de Saint-Pierre Né, mais je peux vous dire que le premier du sixième mois notre bâtisse actuelle doit être vidée, il faut faire place nette. Le temps est pressé! Si nous n'obtenons pas rapidement de quoi nous reloger, comment pourrons-nous maintenir les activités envisagées? Comment avertir, en dernière minute, nos invités de la suppression d'activités? Nous allons tout droit vers une catastrophe!

    Le Grand Argentier se permit un léger sourire. Cette question révélait qu'en dépit de son air hérisson et lointain, ce médailleur au nez de bois suivait attentivement son discours.

    -Je vais à la rencontre de votre opinion, mon Cher. Nous devons maîtriser l'avenir proche. Nous avons de nombreuses activités planifiées de même que des visites. J'espère que dans les trente jours, nous aurons trouvé solution à nos problèmes. Espérons que l'Histoire daigne s'intéresser à nous. Elle aura pris son temps, puisque cela fait plus d'un demi siècle que nous occupons ces installations de manière provisoire. Peut me chaut la "boulimia politika" de certains, inhérente à la renaissance d'un pouvoir perdu depuis si longtemps. Il faut que le bon sens revive et que notre Grand Serment retrouve demeure stable.

    Le Greffier Général et le Grand Argentier quittèrent les lieux se disant qu'ils devaient gagner partie. S'ils pouvaient comprendre que l'autorité fasse disparaître des carrefours les fourches patibulaires, chassent des ruelles les estrades et les potences, mais aussi les gargotes malodorantes et les marchands de colifichets orientaux, les oustals de barbares de plus en plus envahissants, ils ne pouvaient admettre qu'on mette les Arbalestriers à la rue, alors que, en dignes défenseurs de la Ville, ils avaient toujours observé strictement leur devise "DEUS et PATRIA".

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                                                                                  Michel de Nodrenge

Chapitre 14: "Tenez-moi au courant"
                                     ou le naïf aux dimensions de géant.

    
Les Compagnons poursuivaient leurs investigations pour trouver une solution à leur état de "sans-logis". Certains avaient envisagés d'occuper le château de la désolation, possession de la Communauté française, mais vide et abandonné depuis belle lurette. Seulement voilà, cet immeuble de prestige, s'il était digne d'eux, se trouvait situé malheureusement en dehors de Bruxelles. Il était inconcevable que les Arbalétriers de Bruxelles s'expatrient en balieue. De plus, l'entretien de ce manoir trop vaste représentait une charge trop lourde pour eux. Leur souhait n'était pas d'accueillir des dizaines d'Arbalétriers SDF, mais d'obtenir de la part des autorités les installations indispensables au maintien en vie de leurs traditions.
    L'un d'entre eux eut une idée de génie, comme seuls les Compagnons de Saint-Georges peuvent en avoir. Lors d'une réunion, celui-ci émit sa proposition.
    -Messieurs, je pense avoir trouvé les locaux qui nous conviennent, que nul ne pourra nous ravir, idéalement situés et surtout où nous aurons toute la place voulue pour attacher nos montures.
    -C'est cela, embraya le Greffier, tu as trouvé ce que nous recherchons depuis près de deux ans et cela nous a échappé alors que nous avons visité les moindres recoins de notre bonne ville de Bruxelles! Je suis vraiment curieux d'entendre ta suggestion.
    -Et bien, dis Mich du Poech et Forest, car c'était l'interpellateur, en fait je ne suis pas vraiment à l'origine de cette trouvaille. C'est un Compagnon d'une Gilde soeur, magistrat de son état et qui a toujours fait preuve de beaucoup de sympathie à notre égard, qui m'a donné l'idée de prendre nos quartiers dans une des caves du Palais de Justice. Un énorme espace de 40 mètres sur 15 et d'autres pièces annexes, soit une surface de plus de 800 mètres carrés est disponible dans l'aile droite du Palais de Thémis.
    -Mais enfin, dit Charles-Edouard de Beccus d'Uccle, vous n'êtes quand même pas assez naïfs que pour croire qu'on va vous accorder un accès permanent dans ce mastodonte?
    -Pourquoi pas, insista Michel du Poech et Forest, d'ailleurs mon bon ami Claude-Jean de Reginhart a également trouvé cette solution idéale pour notre Grand Serment. Toutefois, si nous ne jetons pas notre dévolu sur ce site, lui veut bien échanger ses installations contre ces caves. Il m'a conseillé de le tenir au courant de notre décision.

    Tous les Compagnons présents abasourdis par la naïventé de leur ami, encore sous le choc, ne pouvaient piper mot. Eddy le Dioptre du Pajot osa cette envolée.
    -Vous êtes quand même inouis vous autres, on nous propose quelque chose de vaste et vous iriez marquer votre préférence pour un mouchoir de poeche, enfin je veux dire de poche?
    -Mais non, rien n'est fait voyons, intervint Michel de Nodrenge, ceci ne sont bien entendu que des supputations des uns et des autres mes amis. Il est clair que si nous obtenons les caves du glorieux pachyderme, il est hors de question de procéder à un échange à moins que celui-ci ne soit accompagné d'un respectable montant de dédit. Cette indemnité ajoutée à notre capital nous procurera des intérêts tels après une année,  (+ ou - quatorze cents florins) que nous pourrons alors acheter un des sites qui ont toujours eu notre préférence, soit la Maison du Roi, les Catacombes ou la Crypte de la rue d'Or. Toutefois, Messieurs, n'oublions pas la proposition qui nous a été faite également de racheter la fameuse galerie longie de 400 mètres qui aboutit dans la salle de culture des Corps à l'Institut Saint-Georges, rue des Alexiens. Nous aurions ainsi la possibilité d'être en liaison avec la Crypte de la rue d'Or. 
Le Doyen-Chef interrogea:
    -Ces caves conviendront-elles au stockage de tonneaux de porto?
    -Mais enfin Ferdinand, coupa net le Second Doyen, Pierre Hus de Dunkerke, l'essentiel est de pouvoir s'entraîner au noble tir de l'arbalète. Tout le reste n'et que, euh. . . futilités, bagatelles et euh. . . puérilités!
Nous devons absolument avoir logement digne de notre corporation séculaire. Aussi, je suggère que nos démarches soient faites sous la confidentialité la plus stricte. Les conseilleurs, comment dire. . . ne sont jamais les payeurs. Dévoiler nos plans reviendrait, dans cette situation, à cautère sur une jambe de bois, euh que dis-je. . . moutarde après dîner. Il ne faut absolument pas que notre choix du Palais de Justice soit porté sur la place publique, si j'ose m'exprimer ainsi.
    -J'ajoute, dit Luc de Opon et Jette, qu'il faut absolument que nous emportions avec nous luminaires et flambeaux, bahuts, patères et rateliers pour équiper cette cave. Celui qui y ferait obstacle devrait être à jamais voué aux furies. Il faudra aussi assurer le déplacement de notre Saint-Georges, Prix de Rome, avec toutes les précautions voulues.
    -Bien entendu, rétorqua Pierre Hus, même si notre installation ne peut se réaliser rapidement, nous pourrons quand même poursuivre notre entraînement avec euh. . . comment. . . des moyens de fortune. Le principal est de ne pas perdre la main.
    -Et la cantine, nous l'emporterons aussi, interrogea Fabrice Five de la Franque-Suisse? Il est quand même indispensable d'avoir le mpyen d'étancher sa soif. Enfin c'est grave ou quoi, on ne peut se passer de pompes, d'éviers, de timbales, de gobelets, de hanaps, etc !
    -Laisse donc ce matériel vétuste faire les beaux jours de certains vilains, lui répondit Michel de Nodrenge. Les artisans brasseurs nous installeront un estaminet tout neuf. Jamais personne n'a réussi à nous donner de la tablature, à nous tailler des croupières ou à contrecarrer nos plans. Tant pour le tir que pour notre confort, nous atteindrons nos buts. Les combats d'arrière-garde épuiseront ces héros de la conspiration. Nous avons déjà déjoué tant de complots qu'il n'est de machination qui nous inquiètent encore.
    A ce moment, Roger Hippos Philein de Boitsfort, de manière posée comme de coutume et articulant chaque syllabe, intervint:
    -Je voudrais, mes amis, vous rappeler certaines paroles d'un certain Empereur que je connais bien, qui sont tout à fait éclairantes. "Sachez écouter, et soyez sûr que le silence produit souvent le même effet que la science", ou encore "Il faut être grand malgré nous", ou "Si vous aimez étudier les hommes, apprenez jusqu'où peut aller la patience, et tout ce qu'on peut dévorer". Imprégnez-vous de ces mots et vous vous rendrez compte que nous ne pouvons perdre notre combat pour la vie de notre Grand Serment.
    Chacun applaudit des deux mains cette exhortation et Michel du Poech lança la chansonnette "La, la. . . la, la. ..  la la la la la la la. . . accompagné de la ronde des mains levées. Mais il ne voulait pas s'arrêter en si bon chemin. Pour bien signifier l'enthousiasme qui animait la petite troupe, l'ami Michel poursuivit: Messieurs, attention, 1, 2, 3, "Buvons à sa santé, Buvons à sa santé. . . à sa santé. . .". Dans un élan lyrique incroyable, levant sa chopine, toute l'assemblée reprit en choeur ces paroles si souvent lancées en l'honneur de quelqu'un. La détermination de la majorité des Compagnons était grande et ils étaient rassurés quant à l'avenir de leur Gilde. Le Grand Serment occuperait très bientôt des installations définitives.
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                                                                                  Michel de Nodrenge
Chapitre 15: Bizarre, bizarre

   
 -Mais si, Vénérable Doyen-Chef, je vous l'assure, il y en a un . . . !
    -Fafa,, il serait grand temps d'arrêter de boire de cet excellent faro amis surtout de débiter de pareilles balivernes!
    -Doyen-Chef, prêtez-moi encore une oreille attentive, je vous le répète, je sûr qu'il existe!
    -Allons-bon, le voilà qui persiste à affirmer qu'il y a. . . un fantôme au local. Holà, Mich Poech, sers-nous donc une dernière rasade sur le compte de Fafa, cela lui coupera assurément le sifflet, claironna le Greffier à la voix de stentor et à l'auguste bedaine.

    Généralement, l'annonce d'une telle dépense, exorbitante à ses yeux, le laissait sans voix, mais, cette fois, elle n'eut pourtant pas l'effet escompté sur le jeune Compagnon du Grand Serment.
    -Oui, oui, vas-y, sers-les tous, en échange ils seront bien forcés de m'écouter et surtout de me croire.

    Faros, krieks, leffes et . . . portos trouvèrent rapidement leurs places de prédilection devant une assemblée d'arbalétriers plutôts goguenards.
    -Parfait, narre-nous céans cette faribole, je suis bien aise d'ouïr cette fable sépulcrale, annonça le Grand Argentier.

    Quoi que n'ayant pas parfaitement compris le sens de tous les mots prononcés par le trésorier, Fafa se lança néanmoins dans son récit.

    -Rappelez-vous, cela s'est passé peu de temps après mon entrée dans la Gilde, j'étais au pas de tir des 20 mètres et j'alignais, coup après coup, les roses. Et puis, tout à coup. . . 
    -Tu as tiré dans l'assiette pendue à ta gauche, s'esclaffa Eddy, je m'en souviens fort bien, j'étais mort de rire. Quelle superbe rose!
    Cela n'était pas naturel, s'emporta Fafa, après mûre réflexion, j'ai la très nette impression que quelque chose ou . . . quelqu'un m'a heurté le coude au moment où j'allais tirer,  avec les conséquences que vous savez! Mais, il n'y avait personne à mes côtés, alors qu'en dites-vous, cela n'est pas une preuve?
    -N'attribue pas ta maladresse à un quelconque esprit malin, est-ce que tu sais seulement tirer, moi il n'y a que quarante ans que j'apprends, rétorqua le Doyen-Chef en levant son sempiternel vin de Porto.
    -Une autre preuve pour vous convaincre, et bien, c'est le jour où un visiteur a touché deux fois d'affilée un cadre suspendu au même mur que l'assiette désormais trouée. Pour tirer ainsi deux fois de suite, il faut . . .
    -Euh. . . être très. . . euh. . . comment. . . euh, maladroit, c'est tout, bougonna le Capitaine de tir en se remémorant l'état désastreux de la gravure parès ce double impact. . . bien réel plutôt que fantômatique!
    -Et la fois où, Robert, les yeux fermés, je vous le rappelle, a lancé le palet dans la gueule béante de la grenouille du Mich Poech, moi je vous dis qu'il y a ni maladresse ni hasard dans toutes ces actions, mais que c'est. . . un fantôme qui nous joue des tours!

    Il est exact que tous les Arbalétriers attablés ce jour, se souvenaient d'une mémorable soirée où le Mich du Poech avait apporté un jeu de "rainette" pour agrémenter son tir du Poechenellekelder, de même que l'exploit incroyable de Robert, mais de là à y voir  l'intervention d'un revenant, il y a une marge que d'aucuns se redusaient à franchir.
    La cloche du comptoir sonna alors le glas des explications pour le moins peu convaincantes de Fafa.

    -Allez, on ferme, ajouta le célèbre tavernier-zwanzeur, proche voisin du non moins célèbre Manneken-Pis. 
    -Je me savais très fort pour raconter des carabistouilles, mais je constate que Fafa ne se défend pas mal non plus, dans ce domaine.

    Et les rieurs de clore, à leur bruyante manière, cette bonne soirée au Poechenellekelder.
    Sur ces dernières paroles, chacun regagna ses pénates, souriant encore de l'adresse de l'un et de la maladresse des autres, orchestrées, selon Fafa, par la main. . .  facétieuse du fantôme des Six Jetons.

    Taiseux, selon ses habitudes, mais fin observateur, Luc, l'Archiviste de la Gilde, interloqué par le rappel de ces anecdotes (qui font le croustillant de la vie d'une Gilde séculaire comme la nôtre), se plongea pourtant dès son retour, dans son lit, comme tout le monde. Mais le sommeil ne nenait pas. Quelque chose l'intriguait, le tarabustait à tel point qu'il se releva pour parcourir ses chères archives à la recherche d'un hypothétique remède à son insomnie.

    Certains éléments étaient certes troublants, ainsi le tablier, brodé aux Armes du Grand Serment, du tambour qui avait mystérieusement disparu des semaines durant, sans que quiconque ne se souvienne l'avoir emprunté ou rangé. Et puis, comme par enchantement, cette pièce d'étoffe réapparut. Il y avait encore ces tirs de Roy au résultat très curieux, notamment celui où un Compagnon,  avouant son impossibilité de voir le clou, avait fait mouche, ou bien cet autre, où deux tireurs firent retentir le canon alors que leur trait était à plus de cinq centimètres du clou! ! !  Bizarre, en effet!

    Et ces katuit, où des rondes durant, aucun oiseau n'est abattu et puis soudain, tout s'emballe, chacun d'abattre, sans coup férir, coq, poules, canes et cailles.  Bizarre, bizarre, en effet!!

    Parcourant les vieux documents, il lut ces quelques lignes:

    Au XIVe siècle, la Gilde des Arbalétriers de Saint-Georges de Bruxelles, comptait un bouffon dans ses rangs. Ce dernier l'accompagnait partout tant ses pitreries, ses facéties et autres farces étaient célèbres et renommées. Les vieilles chroniques rapportent que son dernier souhait fut de les continuer éternellement. C'est ainsi que l'on grava sur sa pierre tombale, le quatrain suivant:
                         BOUFFON UN JOUR
                 BOUFFON TOUJOURS
                 FARCEUR AU GRAND SERMENT
                 SERAI ETERNELLEMENT.
Et si Fafa était . . . 
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                                                                   Michel de Warmoes de l'Aquila

Chapitre 16: La Commission d'enquête

De nombreux événements, pour le moins étranges, se sont produits au sein du Grand Serment. Les Arbalétriers Royaux de Saint-Georges, ont dû faire face à de multiples coups fourrés et ont été forcés de contourner de multiples obstacles érigés sur leur chemin. Si les enquêtes demandées à l'un ou à l'autre Juré ont permis de mettre en lumière l'origine de certains de ces événements, il ne reste pas moins vrai que toute la lumière n'a pas été faite. Aussi le Grand Conseil décide de faire faire une enquête sur l'enquête. Cette Commission est présidée par L. de Opon et Jette et composée de ses Collègues P. Hus de Dunkerke, Ch.-E. de Beccus d'Uccle et F. Five de la Franque-Suisse.
 
    -Chers Compagnons et chers Collègues, la séance est ouverte. très Cher Comte F. de la Woeste, vous êtes ici devant notre Comission pour nous dire tout ce que vous savez. Vous avez, bien entendu, le droit de ne pas répondre à nos questions. Je vous rappelle que tout mensonge peut être puni d'un séjour de douze mois à dix ans dans une autre Gilde. Je vous demande de prêtre le serment dont le texte est le suivant: "Je jure de dire toute la vérité, rien que la vérité", levez la main droite et dites, je le jure.

    Avec beaucoup de difficultés, souffrant d'une portite aigüe au pied droit, le Comte de la Woeste se leva et dit d'une voix fatiguée "Je le jure".
    -Merci, cher Comte. Allons de suite dans le vif du sujet. Auriez-vous une explication relative à la présence d'un fantôme dans nos locaux?
   
     Assez ébahi de la question, F. de la Woeste sourit et dit:
    -Cà c'est la meilleure, il y aurait un fantôme dans nos locaux? Mais enfin, on ne m'a rien dit! En tout cas, moi je ne me suis jamais rendu compte de quelque chose de semblable. Maintenant il est possible qu'on me cache les faits comme toujours. Tout le monde sait bien que le Greffier Général ne fait pas son boulot et n'informe personne. Enfin que voulez-vous, c'est comme çà!
    -Mais enfin, Comte, en tant que Doyen de votre corporation, vous devez être au courant de tout.
    -Ah oui, c'est ce que je dis toujours. Mais je vous assure, j'en ai marre moi de voir toutes ces fantaisies. Le malheur c'est qu'on est incompris. Les jeunes veulent courir avant de savoir marcher. Ils désirent tirer des traits avant même de connaître le maniement d'une arbalète. C'est la mentalité actuelle.
    -D'autre part, cher Comte, comment expliquez-vous que la prise de possession d'un nouveau siège administratif a été retardé autant? Est-il vrai que vous ne seriez poas étranger à la chose?
    -Mais enfin, comme si j'avais à voir quelque chose là-dedans! Moi je suis toujours muet comme une carpe, alors! C'est bien simple, après ma déclaration à la presse, j'ai juré que je n'aborderais plus ce sujet et çà fait une éternité que lorsque je côtoie d'autres confrères, après leur avoir tout expliqué, je ne dis plus rien! Soyons clairs, il y a une seule chose qui m'intéresse, c'est le tir à l'arbalète. Pour le reste voyez quelqu'un d'autre. Les initiatives, etc., c'est pas mon genre. Il y en a qui aiment bien se mettre en avant, pas moi. Cà fait vingt ans que je ne bouge pas.
    -Vos admettez quand même que pour pratiquer votre discipline, des locaux sont indispensables?
    -Oh vous savez, si on n'a plus de locaux, on ira chez d''autres ou bien on tirera dehors! De toute façon, cette semaine j'ai rencontré un Confrère qui m'a juré que nous n'aurions jamais nos installations et qu'il ferait tout pour nous anéantir, alors moi je trouve qu'il faut que cette petite guerre cesse. D'ailleurs je me rappelle, alors que je combattais en Italie, c'est grâce à ma Compagnie d'Arbalétriers que la paix de Cateau-Cambresis a été signée et la régence de Catherine de Médicis n'a pas servi de leçon, regardez quand Henri IV a été assassiné, Louis XIII est monté sur le trône et c'est Marie de Médicis qui a assuré une nouvelle régence. . . 
    
    -Bien, repris le Président de la Commission, en lui coupant la parole pour éviter une digression sans fin dont il avait le secret, nous prenons acte, nous vous remercions de votre franche collaboration.

    Y. de la Sure et Ance, prit place à côté du Comte et d'une voix haute pour que toute l'assemblée l'entende, déclara ex abrupto:
    -Je sais cher Comte, il ne faut pas écouter ces vieux vaciniteurs à la manque! Tu sais, ils essaient des coups imaginaires, se mettent à la place d'un brouillard, en d'autres mots ils agissent contre eux-mêmes.

    Le Président voulut immédiatement reprendre le contrôle de la séance et dit:
    -Merci de votre intervention Compagnon de la Sure, mais je saisis l'occasion pour demander au témoin de ne prendre la parole qu'après mon accord. Avez-vous encore quelque chose à ajouter et si oui veuillez prêter serment.
    -Oui, bien entendu, rétorqua de la Sure. Après avoir juré de dire toute la vérité, il poursuivit. J'ai aussi entendu pas mal de choses à notre sujet. Mais je trouve qu'il faut faire abstraction de cela. Vous savez, la société est ainsi faite que vous êtes tour à tour admiré et puis rejeté, invité et puis renié. Comment notre situation peut-elle susciter autant de passions différentes? Même les édiles communaux ne comprennent pas les haines que notre Corporation alimente. Ils commencent à penser que ces gens exagèrent et que personne ne dit rien d'exact. Cela fait tellement longtemps qu'on tente de nous occire, que les malentendus se sont multipliés, que les interprétations de nos faits et gestes se sont heurtées, que ceux qui les soutiennent et ceux qui les renient se demandent, pris dans un grand vertige, ce qu'il faut croire. J'ajouterai qu'il est quand même pour le moins curieux de les voir se préoccuper d'avantage de nous que d'eux-mêmes. Comment peut-on mettre tant d'acharnement à des choses aussi futiles?

    Le Président remercia de la Sure pour son intervention et devant l'insistance de Michel de Warmoes de l'Aquila, lui céda de suite la parole, le serment une fois prêté.

    -Cher Président, l'envie me gagne d'aller droit au but, c'est-à-dire de toucher le noeud du problème. On serait tenté de croire que nos locaux sont, ou plutôt je dois dire étaient, habités par un revenant. Le trait qui se dirige dans une assiette murale alors que notre Compagnon F. Five de la Franque vise la cible devant lui, le visiteur qui voit par deux fois un trait dévier de sa trajectoire pour briser un cadre suspendu au même mur que l'assiette, et enfin,  notre ami R. de Fontis Infirmis qui réussit à placer par deux fois le palet dans la gueule de la rainette alors qu'il a la vue masquée, sont des faits vraiment étranges. Lorsque nous entendons, que certains s'acharnent officiellement ou incognito contre nous, étayant leurs démarches par des arguments aussi puérils que la situation haute ou basse, on est en droit de s'étonner de voir tant d'énergie déployée de manière enfantine. De ce fait, certaines Autorités diffèrent tous les jours, leur décision. Ils s'autorisent des délais durant lesquels la réflexion s'égare. M. de Nodrenge peut corroborer mes dires.
    -Lorsque vous parlez d'Autorités et de "ils", à qui faites-vous allusion, de Warmoes?
    -Cher Président, il me semble délicat d'aborder ce sujet en assemblée ouverte.
    -La Commission tient absolument à connaître les informations que vous détenez. Nous poursuivrons votre interrogatoire à huis clos.

    L"assemblée fut ébahie par tout ce que M. de Warmoes leur apprit, preuves à l'appui. Même si tout le remous suscité par certains n'était pas arrivé à faire vaciller le Grand Serment de Saint-Georges, les membres de la Commission se sentaient désemparés par ce fanatisme de l'acte désobligeant. Ils étaient vraiment attristés que ces gens soient devenus de tels adversaires. A vouloir à tout jamais être les euls à pouvoir exister, ils tentaient un génocide ethniquo-folkloriquo culturel.

    -Greffier, veuillez faire entrer Michel de nodrenge, reprit le Président, encore surpris, après l'audition à huis clos de M. de Warmoes.

    Après avoir pris place devant les membres de la Commission et avoir prêté serment à son tour, de Nodrenge commença sa déclaration:
    -Cher Président, chers Collègues, je suis heureux de collaborer à votre enquête et je suis prêt à répondre à toutes vos questions, je dis bien toutes, sans rien vous cacher.
    -Michel de Nodrenge, dites-nous franchement, quel est votre sentiment au sujet de l'enquête qui a été faite à propos des divers événements survenus au Grand Serment.
    -Bien cher Président, chers Collègues, pour moi il est évident que tout n'a pas été dit. Il y a eu cabale c'est évident. Pour certains, le champ du déshonneur est monnaie courante. La cautèle et la veulerie de certains courtisans m'ont fortement dérangé. Il faut que nous nous délivrions de cela comme d'un corset de fer. Je suis stupéfait de constater que nulle Gilde n'a suscité contempteurs et zélateurs aussi vains et peu soucieux de vérité. Vous savez, je suis comme mon grand-père: je n'aime pas qu'il y ait des maîtres, et je n'en reconnais aucun sur cette terre.

    Et pastichant un auteur bien connu, M. de Nodrenge conclut sa première intervention par ces mots:
    -Certains sont de la race des rebelles qui abattent les rois dans leur loge au théâtre, alors que c'est tout le théâtre qu'il faudrait liquider.
    -Je vous entends bien, mon cher de Nodrenge, mais encore, pourriez-vous être un peu plus clair dans vos propos?
-Oh; bien entendu, j'avoue devoir constater; ainsi que beaucoup d'autres d'ailleurs, que certains, comme Grand Serment peuvent nous refuser, mais comme Arbalétriers nous accepter. Ils ont peut-être oublié leur rendez-vous avec la destinée. Et puis, il y a eu un enchaînement de hasards qui n'en paraissent pas. Il y a des coïncidences suspectes parmi une quantité de fatalités et de guignes.

    -Oui, il est évident que les divers incidents de tir que nous avons connus il y a quelques mois, nous ont tous étonnés, dit le Président coupant la parole au témoin, mais enfin estimez-vous vraiment que certains aient des sentiments aussi peu confraternels?
    -Mais, cher Président, vous avez remarqué comme moi, que ces gens "vont droit au mot et non à la chose. et c'est très dangereux parce qu'ils se mettent à y croire pour de bon! Ils se piquent au jeu, la marionnette s'incarne: elle veut échapper au piège, puéril et sadique, qui la fait se débattre au bout de son fil", comme le dit un auteur que j'apprécie beaucoup.
C'est très Belge cela vous savez. Pourquoi une Société qui n 'arrive pas à croire en elle-même, s'offre-t-elle un conflit véritable? Parce que c'est une association où tout se complique, pour camoufler ses échecs et ses stupidités à l'ombre d'une complexité."Son histoire qui avait la nudité d'une parabole, on l'a délibérément obscurcie au point qu'elle s'englue dans la métaphysique". nous dérangeons certaines personnes comme les passagers d'un bateau dans la tempête.
Ce n'est pas avec des ferblanteries qu'on construit les assises d'un passé. Il nous appartient d'écrire l'Histoire et non la réécrire! Il revient aux petits esprits de conter quelques fables dont la morale est secrète.

    -Avez-vous encore quelque chose à ajouter ou des documents à nous remettre, M. de Nodrenge, demanda le Président en guise de conclusion.
    -Non, cher Président.
    -Bien, je vous remercie de votre collaboration active à la découverte de la vérité. Etant donné l'heure tardive, je propose à la noble assemblée de clôturer la séance et de poursuivre nos travaux demain.

    L'assemblée acquiesca et les Membres de la Commission se retirèrent tout à la réflexion de ce qu'ils venaient d'entendre.

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                                                                                   Michel de Nodrenge

Chapitre 17: L'embuscade

    
Les lourds chariots bâchés étaient parés pour le déménagement, les boeufs impatients beuglaient, testant notoirement la puissance de leurs muscles sous le joug de l'attelage et il fallait toute l'autorité des bouviers placés sous le commandement de Messire Lusse des Pêcheries pour réfrener leur l'ardeur. Ce dernier, enfourchant son destrier caparaçonné à ses couleurs d'azur au bec et à la herse d'argent, porta son olifant aux lèvres, donnant le signal du départ par un long mugissement de corne.

    Cette pathétique sonnerie fut resentie par tous, bien plus comme un vibrant adieu à ces lieux amis que pour un banal signe de mise en route. Les murs, qui allaient bientôt s'écrouler sous la pioche des démolisseurs, avaient été les témoins muets de bien des joies et peines dans le coeur des Compagnons du Grand Serment de Saint-Georges. Tous y avaient connu le plaisir un peu confus de la première rose, ou l'éclatant sourire d'orgueil du vainqueur du trophée mis en jeu, voire le bonheur suprême d'y être revêtu du collier de Roy de la Gilde.

    Le long convoi s'ébranla péniblement, quittant à jamais les bords de la Senne. L'Archiviste, Luc d'Oppont et Jette, toujours prêt à transcrire ce qui sera plus tard la mémoire du Serment, fit remarquer à son confrère Daniel le Sefaraddi, que c'est sans doute de cette manière et suivant un itinéraire fort semblable, qu'au XIIe siècle, Henri Ier le Brabançon, entreprit de quitter son castel de l'île Saint Géry sur Senne, pour investir son nouveau Palais ducal au Coudenberg.

    Tout le dispositif mis en place était parfait, en avant-garde un éclaireur, l'arbalète prête à décocher, couvrait le lente marche. Cet honneur de veiller sur la sécurité du Grand Serment revenait au jeune Compagnon Xavier d'Oppont, dont les prouesses au tir lui avaient valu, outre cette place enviée mais risquée, de se voir décerner la cible d'Or, récompensant le meilleur Arbalétrier de l'année.
    Venaient ensuite une longue cohorte de véhicules lourdement chargés, chacun contennant une parcelle du patrimoine de la Gilde de Saint-Georges. L'un d'eux avançait avec plus de précautions encore: il transportait le Doyen-Chef et le Second-Doyen, tous deux atteints, non pas d'une glorieuse blessure de guerre, mais d'une infection virale sournoise et tenace les privant ainsi du plaisir de caracoler avec les autres confrères du Serment. Cet attelage était guidé par Fabrice, qui, tout en gardant un oeil attentif sur la route poussiéreuse, se demandait tout de même si les fantômes étaient voyageurs comme les pigeons.

    Pour tuer l'ennui, né de l'inaction forcée, le Doyen-Chef, pestant intérieurement contre l'inconfort de ce véhicule dont la suspension ne valait pas celle, incomparable, des véhicules de la General Motors, racontait à son Compagnon d'infortune ses multiples campagnes militaires, mais le grand (surprenant dans un si petit corps) état de faiblesse et les bonnes manières, empêchaient Pierre de rétorquer que c'était au moins la cinquantième fois qu'il lui narrait ses exploits guerriers!

    Fermant la procession des charrettes, la roulante de l'intendance, faisant résonner les louches, marmites et casseroles, avait été confiée aux trois toques de la Gilde: Eddy de Dilbeek, Jean-Claude du Rollebeek et Pierre-Stef d'Elsene. Dame, on n'est jamais assez de trois pour assurer le couvert d'un Grand Serment en marche, surtout sur une distance pareille! Les chroniqueurs anciens font toujours mention du rôle influent, quoiq'indirect, joué par les maîtres queux, est-il nécessaire d'évoquer ici encore le fameux sobriquet de Kiekenfretters attribué aux bons Bruxellois pour leur amour inconsidéré de la volaille rôtie.

    L'arrière-garde montée suivait au pas ce long cortège, commandée conjointement par le Grand Argentier et le Greffier Général devisant de la nouvelle mise en page du "Crennequinier".

    Arrivés au pied de la pente devant les mener à leur nouveau local du Borgendael, les Arbalétriers de Saint-Georges firent halte. La pause fut la bienvenue permettant ainsi à hommes et bêtes de se désaltérer et de reprendre leur souffle avant cet effort de longue haleine pour atteindre le sommet de l'une des sept collines qui entourent notre bonne ville. Comme de coutume, le repas, concocté par nos spécialistes de la gastronomie locale, fut tout sauf frugal et il fallut se résoudre à prolonger le repos initialement prévu.

    Le Grand Argentier faisait montre d'une activité fébrile et anxieuse, créée sans doute par l'importance de ce transfert. Il allait de l'un à l'autre, invitant chacun à redoubler de prudence, tant pour la fragilité des objets de qualité transportés que pour leur valeur de patrimoine historique. Bien lui en prit!

    En atteignant péniblement le sommet, et voyant la herse du Borgendael, les premiers s'extasièrent bruyamment, tel Godefroid de Bouillon apercevant la Ville Sainte miroitant au loin. Cette allusion faite sur le site du Coudenberg, au héros de la première croisade, donnera bien plus tard, à nos édiles, l'idée de lui ériger une statue!

    Alors que l'on s'y attendait le moins, le convoi de Saint-Georges tomba dans une embuscade tendue avec soin. Une pluie de traits divers tomba sur notre Gilde, quelques individus masqués tentèrent par tous les moyens de nous empêcher l'accès à notre nouveau local. Retrouvant rapidement ses anciens réflexes d'Officier ducal, le Grand Argentier prit les opérations en main et organisa, une fois n'est pas coutume, brillamment notre défense.

    Soudain un cri d'effroi jaillit de la bouche du Mich du Poech, jetant la consternation dans nos rangs: Roger est mort! Roger est mort! En effet, notre Compagnon gisait là, inerte. Subitement il se releva, simplement étourdi par une chute, en criant: La garde de Saint-Georges meurt mais ne se rend pas! Vive l'Empereur! Il faut préciser que Roger avait été commis à la défense de la statue de notre saint Patron et était secondé dans cette mission de confiance par André Van Artevelde, lointain descendant du héros des Flandres. L'encouragement adressé à son titre, fouetta le moral de notre Empereur de tir à la Grande Perche et il défendit avec hargne notre statue. Ils participèrent activement, comme tout bon Compagnon, à la riposte qui fut immédiate et efficace, les ennemis de Saint-Georges furent promptement refoulés et ne durent leur salut que dans la fuite.

    Le victoire restait au bon droit. Coudenberg, nous voici!

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                                                                 Michel de Warmoes de l'Aquila

Chapitre 18: Le Greffier a disparu

    
Le temps passait et chacun semblait satisfait des quelques travaux effectués au Borgendael. Pourtant, Dieu sait s'il restait encore beaucoup à faire. Le nombre de présents à la réunion hebdomadaire allait croissant et ce n'était certainement pas l'agencement à peine entamé qui les faisait revenir chaque semaine avec une régularité de catéchumènes récemment convertis. Etait-ce le Doyen-Chef qui les séduisait ou la disparition mystérieuse du Greffier Général? Nul ne sait. D'autant que les deux Compères étaient unis en sens inverse , si j'ose dire. L'un regardait en arrière, l'autre en avant, l'un penché sur le passé, l'autre, sinon sur l'avenir, du moins sur le présent. Tous les jeudis soir, ils étaient au moins vingt au 7 Place Royale, au Borg,comme on disait déjà très familièrement, et les tirs se terminaient fort tard, au grand regret de Dame Francine Hippos Philein de Boitsfort, Ancelle, Dame d'atours, en un mot Gouvernante. Sous sa férule, aucun Compagnon n'osait s'aventurer à quitter les lieux, sans avoir sorti la pièce de son escarcelle et apposé son sceau sur son relevé de chopines.

    Cela faisait donc sept mois que le Grand Serment Royal et de Saint-Georges avait pris ses quartiers dans les soubassements de l'Impasse et deux mois qu'on était sans nouvelles de Michel de Warmoes de l'Aquila, Juré et Greffier de son état. Un avis de recherches avait été lancé auprès du S.A.A. (Service d'Appui Arbalétriers) du Royaume, mais sans résultats. Les patrouilles équestres de recherche s'étaient répandues dans tout le duché, mais elles étaient revenues bredouilles. Toutes les suppositions étaient avancées.

    -Oh, ne vous inquiétez pas les amis, avançait Eddy le Dioptre du Pajot, il aura certainement rencontré une Gente Dame lors de son périple au pays des pharaons, et il refera surface un de ces jours de ses ébats aquatiques dans le Nil. . . 

    
Le Comte de la Woeste, qui disait avoir vécu un fait identique lors de la guerre de Gravelinnes et Saint-Quentin, était moins rassurant et émettait l'hypothèse assez offensante qu'il pouvait très bien être en train de moisir dans un cachot sombre et humide à Alexandrie ou au Caire, à Béni-Souef, Assiout ou Louqsor. Il est vrai que le Greffier n'était pas coutumier du fait de laisser le Grand Serment sans nouvelles aussi longtemps et de ne pas assurer ses hautes fonctions. Même les pigeons voyageurs qui lui avaient été envoyés, réintégraient le colombier du local en roucoulant de dépit de ne pas ramener de réponse.

    Le Grand Argentier était beaucoup plus angoissé. En effet, le silence prolongé du Greffier le désarçonnait, le laissait perplexe et le démoralisait. Le Greffier, qui avait fait la leçon à tant d'autres Compagnons au sujet de leurs absences non justifiées, faisait une démonstration, à contrario, de ses thèses relatives au respect des règles essentielles du savoir vivre au sein de la vénérable corporation. Et puis, il y avait sa collaboration à la rédaction du périodique du Grand Serment, qui faisait cruellement défaut et le Grand Argentier ressentait cette sorte de démission assez douloureusement. Le Greffier n'avait-il pas affirmé maintes fois que jamais il n'abandonnerait cette oeuvre commencée cinq années auparavant? En attendant, le Grand Argentier avait été forcé de boucler tout seul l'édition du dernier numéro et ce malgré ses occupations de plus en plus contraignantes.

    En fait, ne se serait-il pas tout simplement noyé? La question était pertinente. Ses derniers entraînements dans une carrière, où de nombreux accidents s'étaient produits, pouvaient laisser la place à toutes les suppositions, même tragiques. Le Conseiller en entreprise de travaux et aménagements, tout comme le Grand Argentier, appartenait à une famille très ancienne. A ce qu'on appelle une bonne famille. C'est d'ailleurs, parce que sa famille était si ancienne et de qualité, que ses parents ont tenu à donner à ce dessinateur humoristique d'occasion, quand il était tout petit, au temps de Jean IV ou  de Charles-Quint ou encore de Philippe II, le prénom de Charles-Edouard. Or on connait les caractéristiques bien établies d'une "bonne famille". C'est celle qui traverse les siècles, les régimes, les révolutions, les guerres et qui transmet des souvenirs - des terres, des châteaux, des idées - de génération en génération. Et donc, la parole d'un tel homme avait force de texte biblique, même s'il s'était permis de vendre les terres et son château de Lustin. Aussi, lorsqu'il donna son avis, personne n'osa le contredire.
    -Vous pensez bien les amis, qu'il est tout à fait imposible que notre Greffier général se soit noyé. Enfin réfléchissez! Comment voules-vous qu'avec une telle morphologie il parvienne à rester sous l'eau? Bien entendu, je n'oserais affirmer qu'il soit gros,mais il  est quand même sérieusement enveloppé. D'ailleurs, je le sais de bonne source, si j'ose m'exprimer ainsi, le plus difficile pour lui, lors de ses exercices de plongée, c'est de s'enfoncer sous les flots. Telle une bouée, il est immédiatement propulsé vers la surface. A ce propos, j'ai appris que ses amis des plaisirs fluvio-marins, ont modifié son nom en "Watermousse de l'Aqua". L'eau n'a plus de secret pour lui, et, si j'osais, je dirais qu'il est quasiment un arbalétrier fluviatile!

    Si l'intervention de Charles-Edouard de Beccus d'Uccle ne souffrit aucune réplique, il n'en restait pas moins vrai que le Grand Serment était sans nouvelles d'un Juré depuis bien trop longtemps, pour rester sans réaction face à la vacance d'une fonction aussi essentielle. Chacun espérait en son for intérieur, ne pas être contraint de devoir bientôt parler du "ci-devant Greffier"!
    Luc de Opont-Beth et Jette rappela fort à propos que semblable situation s'était déjà produite deux années plus tôt dans le chef de Robert du Cousteau de la Fonntaine, à l'occasion d'un stage chez les arbalétriers-plongeurs phocéens en compagnie précisément de M. de Warmoes. Et, fait curieux, cela faisait plus d'un an que le Grand Serment était également sans nouvelles de R. du Cousteau. Le Greffier général suivrait-il le même exemple? Si oui, on pourrait parler alors d'une véritable épidémie d'absentéïte aiguë, dont le symptôme évident serait l'eau ou plutôt les eaux profondes et mystérieuses. Les séjours répétés et trop fréquents dans les profondeurs marines, auraient altéré certaines fonctions des hémisphères cérébraux et il en résulterait une perte de mémoire chez les deux compères.
Ce diagnostic était loin de faire l'unanimité. Car finalement, leur capacité de raisonnement ne semblait pas avoir été entamée. On savait que tous deux assuraient leur profession sans aucune lacune ou enfin presque. Mais alors, les Compagnons de Saint-Georges connaîtraient-ils, au moins dans ses grandes lignes, le fond mystérieux de ces absences, les abysses aveugles de ces escapades?

    Roger Hippos Philein de Boitsfort et Michel de Nodrenge avaient échangé des idées philosophiques sur le comportement de Michel de Warmoes. le premier se référant à la thèse d'Anaximandre, selon laquelle "le principe de l'univers est indéterminé" affirmait que les réactions du Greffier étaient tout aussi insondables. Le second, quant à lui, prétendait que comme Anaximène de Millet, qui disait que "tout provient de l'air et y retourne", on pouvait imaginer sa conduite spécifique guidée par la thèse selon laquelle "tout provient de l'eau et y retourne"!
    Les Arbalétriers de Saint-Georges n'étaient pas prêts à se disputer comme des députés ou comme des chiffonniers sur le point de savoir ce qui motivait le siilence des deux compères. C'étaient des gens de bien, qui combattaient l'injustice, qui avaient juré fidélité au Prince et à la Ville, qui servaient la vérité et pour qui le plaisir du noble tir à l'arbalète était une raison suffisante pour se réunir entre vrais amis, touchés par la même passion.
    Pierre Hus de Dunkerke, encore appelé Maître Craqudegueg, par ses hautes responsabilités de tir, tenta d'amener le silence pour faire une intervention.
    -Attention, Heu attention. . .  Messieurs. . .  attention. L'assemblée s'était tue petit à petit croyant devoir se préparer à chanter. Mais elle se méprenait totalement sur l'avertissement.
    Messieur, j'ai. . . heu. . .  une proposition à vous faire. C'est pas compliqué. Je propose qu'on envoie, heu. . .  comment. . .  un délégué auprès de notre Greffier à l'établissement de soins euh . . . comment. . . où il professe. Je suggère que Michel du Poech et Forest fasse un détour, ce soir en rentrant chez lui, et aille le trouver pour. . .  comment . . . lui demander ce qui se passe.
    
La soirée touchant à sa fin, et comme les Compagnons étaient plus enclins à se désaltérer qu'à objecter, la proposition fit l'unanimité sauf une voix, celle de Mich du Poech. Sous la pression de l'assemblée, il fut bien forcé d'accepter la mission que le Second-Doyen avait astucieusement échafaudée. bien qu'il ne se soit jamais distingué par des signes extérieurs de diplomatie, cette démarche était pourtant taillée à la mesure de notre ami, qui avait une réelle expérience en matière de médiation immédiate.

    L'assemblée leva son verre à la réussite de son ambassade et notre Dame Gouvernante se demanda comment elle arriverait à fermer les locaux à une heure raisonnable.

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                                                                                 Michel de Nodrenge

Chapitre 19: Quand on sent dans son dos le souffle du dragon

    
Si tous les Compagnons de la gilde rayonnaient de joie, ils ne pouvaient toutefois cacher un certain étonnement en voyant réapparaître le Greffier général. Celui-ci, sans explication quant à son silence prolongé, était revenu au local et avait repris ses fonctions comme si rien ne s'était passé.
    Le Doyen-Chef, comme d'habitude, l'avait accueilli par une périphrase de son cru, qui n'avait eu d'autre effet chez Michel Warmoes de l'Aquila que cette réplique lancée à la volée: "Salut Pappy"! Il utilisait ce qualificatif à dessein, préoccupé par les années d'atonie dans lesquelles avait été plongée la vénérable Gilde. Pressé de questions par ses collègues, il prétendit avoir averti de cette absence, somme toute assez courte, nécessitée par des devoirs professionnels. Il ajouta quand même, avoir été assez surpris de l'accueil chaleureux que les Compagnons lui avaient réservé à son retour et il mit fin aux commentaires par ces mots:
    -Eh bien Messieurs, cela fait chaud au coeur de voir comme je suis aimé. . !
    Convaincu de cette appréciation pour le moins personnelle, il revêtit son collier de fonction et fit sonner la cloche pour avertir chacun de l'ouverture de la séance. Notre homme, qui ne redoutait pas les excès en tout genre, et qui n'était pas d'un ascétisme monacal, après avoir installé son imposante stature derrière le lutrin, passa la parole au Doyen-Chef, respectant strictement une procédure immuable. Ce dernier lança à la volée:
-Compagnons, je vous salue.
-Doyen-Chef, nous te le rendons, répondirent à haute voix, selon la formule consacrée depuis le temps de la "talonnade", tous les Compagnons placés en arc de cercle devant le lutrin. Cette entrée en matière fut suivie des communiqués des Jurés. A tout Seigneur, tout honneur, le Second-Doyen prit le premier la parole et dispensa son importante communication.
    -Messieurs, comme vous pouvez le voir, le Doyen-Chef est parmi nous. Il va donc beaucoup mieux et nous en sommes fort heureux. Heu. . . je dois encore vous dire, euh. . .  comment. . .  que je passe la parole au Grand Argentier qui va vous dire que le Prix du Roy à 20 mètres n'aura pas lieu puisque, comment. . . le pas de tir n'est pas fini. Voilà!
    -Michel de Nodrenge sentit dans son dos le souffle du dragon. Contraint et forcé par la situation, il résuma son intervention par ces mots:
    -Tout a été dit!
    Ce fut bien la première fois que celui-ci se signalait par une intervention aussi brève, aussi laconique, mais néanmoins très claire. Un changement évident prenait naissance chez celui-ci, que d'aucuns considéraient comme l'idéologue du conservatisme le plus strict, certainement intelligent, mais parfois rigide et toujours soupçonneux suite à l'expérience vécue de manoeuvres entreprises contre la Gilde. Il en était devenu le théoricien inlassable de la lutte contre l'esprit des lumières. Certains allaient jusqu'à estimer qu'il était la référence intellectuelle et politique de Saint-Georges, le chantre du respect des traditions parfois mal interprétées par certains.
    -Luc de Opon-Beth et Jette, avec son allure de grand-père de réclame pour une marque de biscuits, s'adressa à son tour à l'assemblée et commença par excuser son plus jeune fils, dont la présence serait quelque peu retardée.
    -Vous comprenez, il utilise pour la première fois la nouvelle monture que je viens de lui offrir, et il sera probablement passé chez qui vous savez, avant de rejoindre le local. En ce qui concerne les portes des communs, je ne pense pas qu'il pourra les installer. Il n'a pas assez de "bouteille". En effet, ses débuts en ébénisterie se résument pour le moment à faire office de présence sur des chantiers, ce qui d'abord n'est pas très motivant, mais surtout n'améliore pas la pratique. Il faudra donc trouver une autre solution. De plus, pour le moment, sa déception est grande parce que son maître vient de le remercier!

    Jean van der Goed tot Minne, que les Compagnons avaient baptisé "Petit Jean" par sa ressemblance à tous égards avec un de leurs collègues archers du royaume d'Albion, sentit probablement dans son dos le souffle du dragon, car il intervint immédiatement pour proposer son aide qualifiée. En effet, cet apprenti Compagnon possédait déjà une sérieuse expérience dans le façonnage du bois. Après avoir bénéficié du savoir paternel, il dirigeait son propre atelier, et débrunir une planche, dégauchir, dédosser, emmortaiser, chanfreiner, chantourner, voire encore tailler en queue d'aronde ou  assembler à onglet, à tenon, à mortaise, à languette, à rainure ou à queue, la menuiserie et même l'ébénisterie ne comportaient plus de secrets pour lui.
    -Messieurs, soyez sans inquiétude! Je viendrai assez tôt, samedi prochain, au local, et je terminerai l'installation des supports de buts ainsi que le pas de tir du vingt mètres. S'il me reste un peu de temps, je fixerai les portes des communs pour autant que le Grand Argentier veuille bien bourse délier et procéder à l'achat de celles-ci.
    Pierre Hus de Dunkerke était médusé de voir cette récente recrue s'être imprégnée aussi vite de l'esprit du Grand Serment Royal et de Saint-Georges. Il était d'ailleurs doublement impressionné puisque la taille de l'intéressé était à peu près du double de la sienne tant en hauteur qu'en largeur. Il leva le bras gauche pour signaler son souhait d'intervenir.
    -Euh. . . Messieurs, et bien voilà. .  ., bravo. . . bien, donc les portes seront mises. Merci beaucoup à . . . à . . . Jean!

    Le Doyen-Chef commençait à se balancer d'une jambe sur l'autre. Ceci était le signe évident qu'il commençait à trouver le temps long. Il parcourut du regard le visage de chacun des Jurés et dit:
    -Encore quelque chose? Rien à ajouter? Probablement non, vous avez déjà assez parlé!

    Les Jurés comprenant bien par cette conclusion que le Comte de la Woeste donnait la réponse à la question, démontrèrent, à l'expression de leur visage, que leur réponse était aussi négative. C'était toutefois sans prêter attention à Dame Manne de Arte. Bien que la gente féminine, tolérée au sein de la Corporation, ne disposait d'aucun droit d'intervention, celle-ci prit la parole d'autorité, ce qui vu la faiblesse du Doyen-Chef, était encore plus inconvenant.
    -Oui mais, omnüesel karamel, est-ce que vous avec pensé à quelqu'un pour ouvrir les portes du local samedi?
    -L'épouse de Roger Hippos Philein de Boitsfort avait l'habitude d'exprimer ses sentiments sous une forme qui rendait toute analyse sémantique inutile tant le sens était parlant. Bien entendu, cette manière de faire provoquait chez les Arbalétriers, soit un hérissement, soit une franche rigolade, soit encore des répliques du même type. Personne ne comprenait pourquoi elle devait d'office utiliser le verbe offensif dans ses interventions ou ses réparties. Les anciens connaissaient bien cet aspect vindicatif de sa personne et dès lors se tenaient à carreau, si j'ose m'exprimer ainsi.
    Le Greffier sentit dans son dos le souffle du dragon et saisit immédiatement cette occasion sublime.
    -Mais bien entendu, très chère. Nous avons pensé à toi! Et puisque tu as relevé ce problème, on est certains que tu n'oublieras pas d'être présente dès huit heures pour ouvrir les portes.
    Le visage de la Dame Gouvernante devint cramoisi et elle rétorqua:
    -Toi, fais attention hein, parce que je vais t'encadrer et tu pourras numéroter tes abattis dans l'ordre!
    Tout lemonde savait qu'elle avait le coeur sur la main, comme on dit, et que ces sautes d'humeur n'étaient en fait que la couverture destinée à camoufler une sorte de fragilité entraînant automatiquement une auto-défense. "Chien qui aboie ne mord pas" c'est bien connu. D'ailleurs, elle poursuivit:
    -Bon, je serai là, mais attention hein Jean, essaye d'être à l'heure parce que tu as intérêt à ne pas me faire perdre mon temps.
    Plus personne ne désirait encore se rendre aux pas de tir. Les tireurs semblaient vouloir poursuivre la discussion. Le souffle du dragon s'était éteint et l'amitié arbalétrière fut, une fois encore, scellée par l'avant-dernière chopine de la soirée.

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                                                                                    Michel van Calck

Chapitre 20: L'aventurière de la tunique amarante

    
Après être sorti de l'enceinte de la Ville par la porte de Schaerbeek, l'équipage avançait cahin-caha sur les petites routes mal empierrées et creusées de nids-de-poule menant au petit bourg des maraîchers et de leurs célèbres petits ânes. Chemin faisant, Dame Josiane de Beth-Opont se revoyait encore, cousant au coin de l'âtre, le soir où son archiviste de mari avait découvert dans un flot de paperasses anciennes, une pièce faisant mention du paiement par la Ville, de l'équipement vestimentaire des Arbalétriers du Grand Serment de Saint-Georges.
    -Savais-tu qu'en l'année 1359, Bruxelles nous allouait une somme rondelette pour couvrir les frais engendrés par la participation de la Gilde à l'Ommegang du Sablon? Cette pratique me plairait bien aujourd'hui car nos actuels costumes sont plutôt défraîchis; j'en parlerai donc aux autres Jurés".

    Pouvait-elle se douter que la simple évocation d'un fait anodin, surgi d'un autre temps, allait l'obliger à une longue traque digne de celles, plus connues il est vrai, de la quête du Saint Graal ou de la recherche de l'Arche Perdue.
    Au retour d'une réunion au local du Borgendael, Luc de Opon-Beth, comme de coutume, lui résuma brièvement les différents événements qui font et sont la vie de la vénérable Gilde bruxelloise.
    -J'avais signalé, lors du dernier Conseil des Jurés, ma découverte relative à cet ancien subside octroyé par la Ville pour les costumes du défilé. Quelle ne fut pas ma surprise quand le Grand Argentier me révéla que, par cetaines de ses relations dont il préférait taire les noms, pour éviter ainsi, selon ses dires, toute fuite. . . , qu'il avait obtenu la ferme promesse du paiement pour la confection de nouveaux uniformes. Il ne restait plus dès lors qu'à . . . trouver les tissus, un habile tailleur et l'affaire était dans le sac (. . . et le sac d'écus dans notre escarcelle).

    Connaissant ses indéniables aptitudes à la couture et à la confection, il lui avoua qu'il l'avait proposée pour cette tâche, somme toute aisée. N'avait-elle pas réalisé une robe dont la traine était protégée afficacement contre le crottin de cheval qui parsemait tout le long du parcours de la procession (brevet non déposé), le costume de page du petit Xavier (
chérubin qui maintenant avoisinait les 180 cm, et ne rentrait plus dans son mignon petit habit), de même que la robe de sa bru et celles de ses charmantes nièces, qui défilaient également à l'Ommegang?
    Relevant le gant (et le dé), elle dressa aussitôt l'inventaire complet d'un costume, puis, multipliant les divers métrages nécessaires par le nombre moyen de confrères, elle obtint alors les chiffres définitifs. Mais où trouver, et à bon prix bien sûr, les quantités de tissus de bonne qualité pour la confection de pimpants uniformes amarantes.
    Arrêtant son équipage, elle entra dans la boutique d'un drapier otoman. Nul ne savait depuis quand toute cette population turque s'était installée dans ce quartier, d'aucuns évoquaient, sans certitude, le retour des Croisés avec quelques guerriers défaits ou serviteurs du Croissant, qui, depuis, y avaient fait nombreuse souche.
    La boutique n'aurait certes dépareillé le souk d'Istambul; c'était un authentique bazar ou véritable capharnaüm. Elle croulait littéralement sous les coupons de tissus multicolores, mais y trouverait-elle une coupe de tissu amarante. Après s'être fait présenter des dizaines de tissus, elle jugeait celui-ci par trop cramoisi, cet autre trop garance ou bien encore celui-là tirant trop vers le carmin. Toute la palette des rouges finit par défiler sous ses yeux: brique, cerise, corail, écarlate, fraise, framboise, grenat, groseille, incarnat, macarat, ponceau, pourpre, rubis, tomate, vermeil, vermillon. Enfin, après plus d'une heure, les yeux rougis de fatigue, elle aperçut derrière un lot de chibouks et de narguilés, un rouleau de tissu. . . amarante. Enfin, se dit-elle, l'oiseau rare était déniché!
    Mais elle n'était pas encore au bout de ses peines, car, en Dame prudente et soucieuse des deniers de la Gilde, elle fit vérifier la longueur annoncée et constata qu'il ne manquait pas moins de six mètres sur les quatre-vingts prévus. De toute façon, même complet, cela restait insuffisant pour équiper la Compagnie entière. Après avoir obtenu, à force de patientes et longues palabres, un échantillon de tissu amarante, elle se rendit auprès d'un autre drapier voisin. Hélas, huit fois hélas, (c'est le nombre de drapiers), après de longues recherches infructueuses, elle reprit péniblement son équipage et rejoignit ses pénates jettoises.

    Là elle fit le point avec Luc de Opont-Beth: elle était en possession de trois échantillons de tissu amarante différents. Luc, en Arbalétrier avisé, lui dit que le Conseil des Jurés rendrait son avis sur base de ses trouvailles, mais qu'il savait déjà que Luce des Pêcheries, autre Arbalétrier, en charge, lui, des galons dorés, avait entrepris un long voyage jusqu'à un caravansérail mauresque et était revenu tout aussi bredouille.

     Ce qui lui fit dire d'un ton goguenard, que le problème des costumes s'étoffait de jour en jour !

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                                                                 Michel de Warmoes de l'Aquila

Chapitre 21: La leçon du petit professeur

Le problème des costumes était donc loin d'être réglé, ce qui attristait plus d'un Juré, mais ceci n'empêchait pas les jours de s'écouler et le Grand Serment de Saint-Georges de vivre. Précisément, Luc de Opont-Beth et Jette, Second-Doyen et Archiviste, avait saisi l'occasion de la visite à Bruxelles d'un Anthropologue Français de renom, Yves de la Coppensis, Professeur au Collège de Bourgogne, pour l'inviter à donner une conférence dans nos locaux, sur le thème qu'il venait de développer dans un volume extrêmement intéressant: "Le Nouvel le plus bel de nostre monde" ou les secrets de nos origines.

    Ce jeudi soir, une centaine de personnes étaient réunies au Borgendael pour s'imprégner de toute la science de ce savant qui savait faire le récit de nos origines, à la lumière des connaissances les plus récentes, mais dans un dialogue sans jargon. En excellent vulgarisateur, dans un langage d'accès aisé et vivant, il allait répondre aux seules questions qui valent la peine d'être posées: "D'où venons-nous? Que sommes-nous? Pourquoi sommes-nous là?" En d'autres mots, il allait inciter chaque Arbalétrier de Saint-Georges à se poser, sans complexe, la fameuse question du philosophe Leibniz: "Pourquoi y a-t-il quelque chose, plutôt que rien?"

L'esprit de Colline

    -On sait que les premiers représentants arbalétriers comme les premiers représentants du genre humain sont bavards et amoureux. Très vite, ils vont entreprendre la colonisation du monde bruxellois. Parce qu'ils sont curieux de nature? interrogea d'emblée Michel de Warmoes de l'Aquila.
    -Pourquoi attendraient-ils des centaines d'années sans bouger? Quand on monte sur une colline pour voir ce qu'il y a de l'autre côté, et que l'on découvre, à l'horizon, une autre colline, on a évidemment envie d'y grimper. . .  Et notre arbalétrier est doté d'une certaine intelligence; il doit chasser pour se nourrir, ce qui l'incite à voyager. Il a de quoi s'imposer: il est grand, affable et il doit être assez impressionnant quand il se met à lancer des flèches.
    -Les premiers arbalétriers vivent en famille? intervint Pierre-Stéphane de la Taie-Washington.
    -En petits groupes de trente à soixante Compagnons, sans doute. On a observé des mouvements comparables chez les chasseurs Inuits du Groenland. Quand la population augmente, elle finit par atteindre un seuil au-delà duquel elle est trop importante, et alors elle se met à essaimer pour des questions de survie: un petit groupe s'est ainsi détaché d'un autre dans votre contrée et est parti chercher sa nourriture ailleurs, en s'installant à quelques kilomètres de là. Mais à l'époque de nos premiers arbalétriers, la démographie va croître rapidement.
    -Comment peut-on savoir cela? enchaîna F. Five de la Franque-Suisse.
    -Dans un environnement donné, il y a une relation entre le nombre d'herbivores, de carnivores et d'omnivores. C'est pareil dans la gente arbalétrière. Il y a une relation entre le nombre de Jurés, de Compagnons et d'agrégés. Si pour les premiers on calcule la proportion des fossiles d'hommes retrouvés dans un gisement de la même période, pour les seconds on calcule la proportion de variations de dénominations de groupe dans une région de la même période. Lorsque les chiffres sont suffisamment importants pour que la statistique soit significative, on peut estimer leur population: cela donne environ pour la première catégorie 1 homme pour 10 kilomètres carrés et pour la seconde un arbalétrier pour 100 mètres carrés. Ce qui, pour les premiers correspond par exemple à la densité du peuplement arborigène dans certaines régions de l'Australie et pour les seconds à la densité du peuplement d'une Gilde dans une région comme le bas ou le haut de Bruxelles.
    -Et par essaimages, les premiers arbalétriers commencent donc à coloniser Bruxelles en quelque sorte en multipliant les Gildes? demanda Ch-E. de Beccus d'Uccle.
    -Oui. Un déplacement d'un ou deux kilomètres seulement par génération, par exemple, ce qui n'est pas énorme, suffit à les conduire de leur région Ouest-Bruxelles jusqu'à l'Est-Bruxelles et vice versa, en 50 ans à peine, c'est-à-dire presque instantanément au regard de notre histoire. En parcourant ce trajet, on retrouve d'ailleurs des pierres gravées, des pointes de flèches et des dénominations de chemins de plus de 300 ans. Ce sont, pour ainsi dire, les fossiles arbalétriers !

Des arbalètes laborieuses

    -Il s'agit toujours des mêmes hommes? questionna R. Hippos Philein de Boitsfort.
    -Il s'agit d'un des premiers arbalétriers d'abord. Homo arbalestrius ou Homo arbalestrius bruxellensis, puis un des arbalétriers suivants, Homo arbalestrius Domina ou Georgius.Mais comme nous disposons d'arbalétriers intermédiaires, il semble, qu'après une exploration de formes Ouest et Est-Bruxelles, le conquérant de la Ville ne soit qu'une seule et même personne, à laquelle on donne des noms et des stades évolutifs (des titres) successifs: Domina ou Dommicella et Georgius, Georgius Sijetoniensis, Magnus Domina, Magnus Georgius, Magnus Nobilis Domina, Magnus Georgius et Bruxellensis. 
    
    Mais on voyait bien que P. Hus de Dunkerke, encore dénommé Maître Craqudegueg, était assez intrigué par ce qui venait d'être exposé, et une question lui brûlait les lèvres. Il ne put se taire plus longtemps et son intervention fut directe:
    -Qu'est-ce qui caractérise l'Homo Magnus Georgius?
    -Il possède un cerveau plus gros (900 centimètres cubes) que celui de son prédécesseur, il est plus raffiné dans la manière de se comporter, d'occuper le terrain, de fabriquer ses arbalètes. Il passe de la simple taille - ciseau contre bois - à la méthode de la gravure tendre: il utilise la maillet et l'arc est en métal et plus en os ou en bois, ce qui lui permet d'avoir une arme plus fiable. Plus on avance dans le temps, plus l'arme se perfectionne.
    -De quelle manière ?
    -Un certain type d'arbalète baptisée "technique à contrepoids" par exemple, exige plus de force pour la manipuler, d'autre part, une épaulière y est ajoutée, ce qui permet de régler la distance en fonction de la longueur des bras et d'équilibrer l'arme sur l'épaule. Mais ceci exige un vrai savoir-faire que peu d'arbalétriers possèdent. L'un d'entre eux a marqué son époque, c'est l'Homo Georgius de la Woeste di a mare qui était un sérieux bricoleur. Mais l'Homo Georgius a traîné son biface pendant des centaines d'années et les arbalètes ont évolué suivant un long processus. La traction de la corde avec crochet, ensuite avec une sorte de poulie appelée un moufle, puis un engrenage dénommé crannequin, et enfin un levier baptisé guek. La roue a été inventée en un éclair comparée à cela ! L'évolution, bien entendu, trouve de nouvelles réponses aux sollicitations du milieu. L'acquis l'emporte.

    Miche du Poech et Forest était manifestement plus préoccupé par l'aspect social. Et sa question fut pertinente:
    -Est-ce que cela s'accompagne d'un changement dans l'organisation sociale des arbalétriers?
    -Lorsque l'on regarde les traces d'un lieu occupé par l'Homo Magnus Domina ou l'Homo Magnus Georgius Sijetoniensis, on découvre une vraie pagaille: tout est mêlé, le lieu pour se désaltérer, celui du repos, ceux du tir. Tout devait se faire pratiquement au même endroit. Lorsque l'on progresse dans le temps, on relève chez l'Homo Magnus Georgius et Bruxellensis, une spécialisation dans son campement: il a un endroit où il se réunit, un endroit où il boit et mange, un endroit où il s'exerce. Ce qui indique effectivement une forme d'organisation des tâches. Plus tard, ces lieux seront complètement séparés par des cloisons et l'on trouvera même des foyers.
    -C'est Georgius et Bruxellensis qui invente le chauffage?
    -Probablement. Il aurait pu maîtriser le chauffage bien avant cela. Mais la société n'y était pas prête. Ce n'est pas un hasard si la maîtrise du chauffage intervient en même temps que son établissement dans sa résidence définitive. Mais les sociétés dédaignent leurs inventeurs si elles ne sont pas prêtes à les comprendre, et tout est bon pour agir contre eux. Il faut attendre que l'ensemble de la collectivité atteigne une maturité suffisante pour que l'idée de son campement propre et de son chauffage puisse être mise en pratique.
    -Et à ce même moment, l'Homo Magnus Domina et Georgius disparaît pour laisser la place au Magnus Nobilis Domina et au Magnus Georgius et Bruxellensis, l'arbalétrier moderne?
    -Parfaitement, répondit le conférencier à E. le Dioptre du Päjot, qui était intervenu pour montrer que la "petite pomme" n'avait aucune influence sur sa lucidité. L'un dérive de l'autre, doucement, par un long processus évolutif. La transformation est graduelle, elle se produit de manière homogène, à une ou deux exceptions près.
    -Ceci a dû effaroucher plus d'un? C'est la question que Michel de Nodrenge, à son tour, se permit de poser.
    -Oui, bien entendu, ces quelques exceptions s'y sont retrouvées isolées, au sens propre du mot, et elles n'ont pas évolué comme leurs semblables. Comme vous le savez peut-être, la faune ou la flore se démarquent avec le temps, de celles du continent voisin: elle subit une dérive génétique. Plus l'île est ancienne, et plus sa faune ou sa flore se diversifient et se distinguent des faunes ou des flores continentales. Si l'on isolait un groupe d'arbalétriers et de femmes sur une autre planète, leur population deviendrait de la même manière peu à peu différente de la vôtre. Eh bien, "l'Exception" est ainsi née d'une dérive génétique similaire. Elle possède une visière sous-orbitaire, pas de front ou très peu, un gros cou et pas de menton, une face boursouflée.

La première cohabitation

    -Comment se passe la cohabitation? On n'ose imaginer que les deux populations se livrent bataille.
    -On a longtemps opposé ces deux groupes. L'un aurait été grand, l'autre petit. En fait, ils sont tès proches et similaires, à une petite différence près, le MAgnus Georgius et Bruxellensis ne s'occupe pas des autres? Ils occupent de mêmes sites, l'un après l'autre. Ils ont un armement comparable, un mode de vie comparable. Ils sont adroits, créatifs, les deux possèdent un langage pratiquement aussi élaboré, ils enterrent leurs morts, ramassent divers objets pour les collectionner pour le plaisir.
    -Les deux populations se sont-elles alors mélangées? demanda André de Saint-Pierre Né que la chose préoccupait manifestement.
    -On ne le sait pas. On n'a pas trouvé de fossiles qui posséderaient à la fois les traits des deux formes. C'est la raison pour laquelle les chercheurs pensent toujours avoir affaire à deux espèces différentes, ce qui me paraît une situation enrichissante pour la région où elles vivent.

    Le sujet était tellement passionnant et le public tellement passionné, que toute la nuit se serait passée à poser des questions à notre merveilleux savant. Mais Dame Manne de Arte, la très utile Dame Gouvernante, par un regard qui explorait les entrailles de chacun et par une onomatopée qu'on aurait voulu éviter, mais aussi claire qu'un long discours, fit clairement comprendre que le mot FIN venait de s'inscrire en lettre d'un noir gras au mur immaculé du local, devant lequel l'assemblée était assise. Le Doyen-Chef remercia le conférencier et invita l'assistance à prendre le verre de l'amitié.

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                                                                                  Michel van Calck

Chapitre 22: Mais où est donc passé le vingt-deuxième?

    
La Grand-Place de Bruxelles était parée de mille feux en cette soirée de juillet; chaque demeure se voulait plus belle, plus altière que ses voisines, et les maisons des Corporations arboraient avec fierté leur grand étendard. Tout au haut de sa tour, la statue de Saint-Michel rutilait de tous ses cuivres, semblant sourire d'aise au réjouissant spectacle auquel elle allait bientôt assister. Les pavés luisants étaient envahis par le bon peuple bruxellois et çà et là, des groupes de musiciens faisaient patienter et danser la foule. Tous et toutes attendaient l'arrivée imminente de Sa Majesté l'Empereur Charles Quint, venu présenter en un superbe cortège, l'évocation de ses multiples possessions de même que son successeur, son fils Philippe.

    Les trompettes thébaines retentirent soudainement, et sortant du porche de l'Hôtel de Ville, le long cortège impérial s'ébranla, provoquant le départ précipité de petites gens. Le spectacle tant attendu allait enfin commencer.

    A une lieue de là, l'effervescence était grande mais sereine au local des Arbalétriers de Saint-Georges, car, comme tous les ans, la Gilde allait participer au défilé des cinq Serments de la Ville au travers des rues, pour venir saluer, en apothéose, celui que d'aucuns appelaient le Chaârel, surnom affectueux donné à l'Empereur en raison de ses frasques et fredaines. . .

    Peu à peu, les Compagnons arrivaient et se dirigeaient sans hâte vers la pièce où pendaient les costumes d'apparat. Pourquoi donc se presser, quand l'organisation minutieuse, voire militaire, du nouveau Doyen-Chef avait attribué à chaque arbalétrier un numéro correspondant aux divers éléments composant son costume amarante, il suffisait simplement de retrouver le bon numéro et l'affaire serait dans le sac. Hélas, dans toute organisation, aussi parfaite soit-elle, il y a toujours un petit grain de sable, qui va sournoisement s'immiscer, faire grincer puis gripper un ensemble si bien huilé, du moins sur papier.

    En effet, à quelques jours de là, la Gilde avait participé aux festivités du Chapitre des Neuf Nations, par l'entremise d'un tir à la grande arbalète dans la cour de l'Hôtel de Ville. Certains Compagnons avaient, dès lors, gardé leur costume chez eux pour s'éviter un détour par le local, le soir de l'Ommegang, d'autres dans l'impossibilité d'y participer avaient promis de ramener le costume afin que la prestance de notre Gilde ne soit pas déforcée par quelques absences malencontreuses.

    Petit à petit, de nombeux Compagnons étaient fin prêts et attendaient le moment de rejoindre le lieu de rendez-vous, près de l'église Notre-Dame des Victoires au Sablon, l'église construite par et pour leurs illustres prédécesseurs dans ce vénérable Grand Serment.

    Un dernier groupe bruyant, surtout par la voix de stentor d'un des Arbalétriers, au patronyme rappelant l'industrie brassicole. . .  arriva au local afin de se vêtir pour le cortège historique. Il s'agissait des membres d'une seule et même famille: les d'Opont de Beth et apparentés. Pères, fils, filles, nièces, épouses, cousins, cousines, bru, frères et soeurs en tout quatre Arbalétriers et cinq Dames ou  Damoiselles, venus renforcer notre superbe troupe.

    Malheureusement, au dernier moment, on constata qu'il ne restait plus qu'un seul et unique costume pour un père et un fils pour le moins interloqués par cette désagréable surprise. Tout le monde y alla de ses recherches, fouillant et refouillant les moindres recoins du local susceptibles d'abriter un costume.

    -Il suffit de consulter la liste, clama le Greffier, mais hélas, cet écrit, établi par d'autres mains que les siennes, faisait également défaut. Toutes les hypothèses furent envisagées, et malgré un dernier sacré juron éructé par Dame Francine du Barr, souvenir lointain d'une aïeule, poissonnière de son état, qui répliquait de cette manière à un client zwanzeur qui mettait en doute la fraîcheur d'un boestring à l'oeil passablement terne. . .  le costume faisait défaut.
    -Et si c'était un nouveau coup du fantôme, proposa un petit plaisantin, mais l'heure était grave et sa plaisante suggestion ne trouva pas d'écho souriant parmi les Arbalétriers passablement énervés.

    Notre nouveau Second-Doyen, n'hésita pas une seule seconde et céda le dernier costume à son fils cadet. Il serait toujours temps, à tête reposée, de résoudre l'énigme du vingt-deuxième costume manquant à l'appel. Après la distribution d'arbalètes, toute notre vaillante troupe prit le chemin du Sablon, où l'attendait le reste de la Compagnie. Un comptage minutieux confirma l'étonnante disparition.

    Quand, avisant le Second-Doyen, en tenue bourgeoise, parmi les nombreux badauds, Fabrice, arrivé directement au Sablon, dit au Greffier, avec qui il conversait: C'est quand même dommage que Luc ne défile pas avec nous, surtout que j'ai chez moi le costume que . . .

    On avait retrouvé le vingt-deuxième !

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                                                                 Michel de Warmoes de l'Aquila

Chapitre 23: Où il est question d'une clef très spéciale

    
Les autorités de la Ville souhaitaient redonner à la Place Royale son lustre d'antant, celui que la Reine Isabelle lui avait conféré durant son règne. Les travaux avaient commencé à plusieurs endroits de celle-ci et divers matériels étaient malheureusement rangés à proximité de l'Impasse du Borgendael, qui, pour les Arbalétriers du Grand Serment Royal et de Saint-Georges était l'unique accès à leurs locaux. De plus, des trous avaient été creusés aux coins sud de la Place, ce qui forçaient les usagers à emprunter un parcours hérissé de difficultés et de suivre un itinéraire compliqué de chicanes et d'embûches. Cet état de choses mécontentait fortement le Compagnon Johan van Boa tot Dessel, Seigneur de l'Etuve et architecte de réputation mondiale, de même que l'Agrégé Guido vander Bral, historien de l'Art renommé, tous deux ayant réalisé la réfection de l'église Saint-Jacques, à la demande du Prince. Cet édifice religieux, un des éléments majeurs de la Place Royale, resplendissait sous sa nouvelle robe confectionnée par nos deux amis, face à des tranchées, des planches et des tas de sable. Comme certains autres Arbalétriers de Saint-Georges, c'étaient des"Lekkerbetjen", et leur retard à la réunion du jeudi était devenu proverbial. Aussi, leur surprise fut grande, après avoir traversé la Place Royale et être arrivés vers 21 heures devant la grille barrant l'entrée de l'Impasse du Borgendael, de trouver une foule de Compagnons agglutinés devant les hautes portes en fer forgé.

    Johan salua le groupe, puis faisant face aux Compagnons dit:
    -Messieurs, Guido et moi-même, nous vous remercions de nous avoir attendus, mais franchement, vous ne deviez pas faire cela. Un dîner d'affaires nous a retenu, ce qui explique notre retard.
    La vingtaine de Compagnons présents se préparaient à lui dire qu'il se trompait sur la raison de l'attroupement, mais ils en furent empêchés.
    -Vous êtes vraiment des comiques, intervint brusquement, comme d'habitude, Dame Manne de Arte. Une serrure d'un type tout nouveau a été installée à la place de l'ancienne et le concierge ne nous a pas donné la nouvelle clef. On ne peut plus entrer dans l'Impasse. Vous ne vous imaginez quand même pss qu'on allait vous attendre! Malins !

    Cette immixtion inconvenante, malencontreuse ne perturba heureusement pas plus nos deux compères, qui avaient déjà eu l'occasion de goûter à des ingérences malheureuses de cette qualité de la part de l'intervenante, qui oubliait bien souvent ce que normalement la tradition lui imposait.
    -Mais ne vous tracassez pas, les amis, mon bureau connaît bien ce nouveau système, poursuivit Johan. Nous avons eu l'occasion d'en installer sur certains de nos chantiers en Italie et en Espagne. En fait une clef n'est plus nécessaire.
    -Cà c'est la meilleure, dit le comte de la Woeste, sur un ton narquois. Il est à peine arnalétrier depuis un an et il va nous faire croire qu'une clef n'est plus nécessaire pour ouvrir une porte! A d'autres hein dis l'ami! Et faisant un geste significatif de la main droite, ce qui lui fit oublier qu'il s'appuyait sur sa canne, il tenta de démontrer que Johan n'avait plus sa tête à lui.
    -Mais voyons, poursuitvit celui-ci, j'ai encore en poche un échantillon de cette nouvelle matière contenant un mélange de cellulose, de bakélité, de galalithe, de résine et de silicone. Alors c'est très simple, il suffit de frotter ébergiquement cette plaquette sur mon manteau de laine. Une certaine énergie s'y intègre et en faisant glisser la plaquette devant la serrure, celle-ci s'ouvre par l'énergie qui y est contenue.

    
Aussitôt dit, aussitôt fait, Johan fit glisser la plaquette devant la serrure de la grille et celle-ci, comme par enchantement, s'ouvrit immédiatement. Tout le groupe des Compagnons était médusé. Leurs visages étaient pâles et certains se demandaient par quel pouvoir mystérieux notre compère avait réussi à ouvrir la grille. C'était véritablement de la sorcellerie. Même Dame de Arte ne pipait mot, c'était tout dire! Voyant les Compagnons qui restaient plantés sur place, le Second-Doyen les invita à entrer dans l'Impasse pour rejoindre le local. Les commentaires commençaient à fuser et les regards restaient posés sur nos deux Compères, qui, pour plus d'un, étaient devenus des magiciens.

    Arrivés à hauteur de la loge du concierge, une porte s'ouvrit et l'homme interpella le groupe.
    -Voilà, j'ai une cinquantaine de cartes, pour vous. A partir d'aujourd'hui, vous devrez utiliser cette carte pour ouvrir la grille centrale. Vous connaissez ce nouveau systèùe?
    -Mais bien sûr, répondit le comte de la Woeste, cela fait belle lurette que nous autres, nous n'utilisons plus une clef ordinaire pour ouvrir la porte de nos habitations. Si vous voulez, je vous en fabrique une centaine pour demain! Nous avons un Compagnon qui a déjà installé ce système chez de nombreux princes italiens et espagnols.

    Le concierge était visisblement  décontenancé par la réponse. Il s'était imaginé faire sensation en présentant le nouveau système et apparemment le Grand Serment de Saint-Georges connaissait cette invention déjà depuis quelque temps. Aussi, après avoir donné les cartes, il s'éclipsa rapidement à l'intérieur de sa loge.

    -Eh bien, dit Guido, en s'adressant au comte de la Woeste, vous ne manquez pas d'air! Il y a cinq minutes vous nous preniez pour des sots à vouloir ouvrir la grille avec ce nouveau système, et maintenant vous faites croire au concierge que cela vous est connu de longue date!
    -Ah, ah, mais bien entendu. Tu es encore trop jeune pour comprendre. Tu verras quand tu auras un vingtaine d'années de pratique arbalétrière. Toi aussi tu arriveras à faire croire ne rien ignorer de ce qu'on t'explique. D'ailleurs, au cours de la dernière guerre, mon Chef d Corps. . . 

    Connaissant la suite de la narration, plus personne ne prêtait l'oreille. D'ailleurs, la troupe était arrivée devant la porte du local, qui, elle, était toujours fermée à l'aide d'un verrou à clef. Par manque de chance, aucun des membres du Grand Conseil présents ne s'étaient muni de la clef. Aussi, chacun se tourna vers Dame Manne de Arte, qui était aussi détentrice d'une clef du local.
    -Oh c'est pas vrai, dit-elle, avec un large sourire, vous le croirez ou non, pur une fois j'ai oublié d'emporter la clef du local. Le Doyen-Chef n'est pas encore arrivé. Lui aura certainement la clef. Il suffit de l'attendre, il ne va plus tarder.

    
-Effectivement, quelques minutes plus tard on le vit arriver. Il expliqua que cela faisait dix minutes qu'il attendait devant la grille qu'il ne pouvait plus ouvrir, la serrure ayant été remplacée par un nouveau système. Heureusement le curé de Saint-Jacques lui  avait ouvert la grille à l'aide d'une petite carte blanche au pouvoir mystérieux. Aussi il remercia le groupe de l'avoir attendu devant la porte du local. Notre Dame Gouvernante, non contente de sa première intervention, reprit de pus belle son verbe offensif, faisant fi des nombbreuses remarques qui lui avaient été faites.
    -C'est une maladie chez vous tous de croire qu'on vous attend. Si on avait la clef pour ouvrir le verrou, tu ne crois pas qu'on resterait ici devant la porte à se geler pour t'attendre, non?
    
    Jugeant préférable de ne pas approfondir le sens de la pensée assaillante de son interlocutrice d'occasion, le Doyen-Chef, philosophe, garda le silence afin d'éviter toute polémique et ouvrit la porte du local. La soirée de tir pouvait commencer.


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                                                                               Michel van Calck

Chapitre 24: Sur le chemin de Damas

    C'était totalement inattendu. Personne ne voulait le croire et pourtant, c'était un fait, Dame Josiane, l'épouse du confrère de Opont et Jette, avait d'autorité, unilatéralement décidé d'abandonner sa famille pendant un certain temps pour effectuer un voyage au Moyen-Orient et vivre une aventure qu'elle qualifiait de passionnante, hors des sentiers battus de la capitale  que ses chausses avaient foulés pendant plus de quarante ans.
    Le Second-Doyen affichait un certain désarroi et au pas de tir ratait tout ce qui était possible. Même au dix mètres, où il fut Roy, il était incapable de réussir une "rose", ce qui, d'ailleurs, était l'occasion de remarques caustiques de la part de son fils cadet et était matière à un certain persiflage des Compagnons. On le voyait continuellement une main fouillant sa vaste barbe mal taillée, perdu dans ses pensées. Et, en effet, il s'interrogeait, non seulement sur la manière dont il allait devoir gérer seul son domaine pendant de nombreux mois, mais aussi sur les raisons qui avaient déterminé sa compagne à entreprendre une telle expédition. De ses lectures de la bible, il se souvenait de l'aventure de saint Paul qui avait aussi commencé sur le chemin de Damas. . .! Il en arrivait à se demander si l'Europe, si Bruxelles reverraient un jour celle qui lui avait donné deux fils.

    Devant le bouleversement évident de son second, le Doyen-Chef estima de son devoir d'intervenir. C'est en effet dans des situations de ce genre que sa fonction l'autorise à une sorte d'immixtion dans la vie privée de l'autre, l'oblige à participer à ses difficultés, à partager sa douleur. Au cours d'une réunion hebdomadaire du jeudi soir, alors qu'il n'y avait pas de tir officiel, il se décida à interpeller le nouveau célibataire narbu battant abattu.

    -Dis-moi, mon cher Luc, pourquoi sembles-tu si malheureux? C'est l'absence de Dame Josiane qui te rend ainsi? Tu dois quand même te faire une raison. Ton attitude ne changera rien à la chose. Elle n'est plus présente c'est évident, mais enfin dans six mois probablement tu la retrouveras.
    -Oh, ce n'est pas tellement le fait qu'elle soit absente qui m'inquiète, c'est plutôt et la région et l'itinéraire qu'elle a choisis qui me font craindre le pire. Tu sais, mon vieux Doyen-Chef, j'y suis allé, moi, dans ce coin à mi-chemin entre l'Occident et l'Orient, ce point de passage des épices et de la soie, c'est quelque chose, je t'assure. Mais lors de mon voyage, ma Douce m'accompagnait et je pouvais la surveiller. Maintenant elle est seule au milieu de 14 millions de musulmans. De plus, toutes les femmes sont voillées alors qu'elle refuse absolument de se voiler la face!

    Eddy le Dioptre du Pajot, qui avait entendu la réplique du Second-Doyen, ne put se retenir d'intervenir.
    -Je te comprends. Avec ce voile, un homme ne peut jamais se rendre compte si la Dame est jolie ou non. Par contre, rien n'empêche une femme d'apprécier l'allure d'un homme. Evidemment, on ne sait jamais qu'elle se mette à s'éprendre d'un Pacha ou l'autre?

    Craignant le dérapage, le Doyen reprit le cours de son entretien.
    -D'accord, je veux bien admettre certaines de tes craintes, mais enfin vous êtes revenus de votre premier voyage, alors?
    -Encore heureux que je sois ici pour en témoigner. Mais son itinéraire est scabreux, crois-moi bien. Elle veut commencer par le théâtre antique de Bosra avant de suivre un chemin partant de Damas à Alep, au nord, en passant par le Krak des Chevaliers et la vallée de l'Oronte. Au nord elle a décidé, pour mieux s'imprégner de la vie locale, d'aller se mêler aux habitants des villages calcaires et ensuite de redescendre sur les rives de l'Euphrate jusqu'à Doura, Europos et Mari pour rejoindre Palmyre dans le désert. Alors qu'est-ce que tu en dis?

    
En fait, le Doyen ne savait trop quoi dire d'autant qu'il avait aussi vécu des moments d'angoisse de ce type lors de ses séjours en Asie, en Russie ou au Moyen Orient au temps de ses fonctions de Maître du Protocole.
    -Ecoute Luc, analysons sereinement le problème. A Damas, pas de grosses craintes à avoir. Qu'elle aille dans le souk Hamidye, qu'elle visite la mosquée des Omeyades, le tombeau de Saladin, le palais Azem ou le Bimaristan An-Nouri, elle ne sera jamais isolée. Et même en cas de danger, elle pourra toujours se réfugier dans le quartier chrétien de Bab Sharki. Sache que c'est de cet endroit que saint Paul a pu quitter la ville dans un panier. Alors elle pourra toujours faire de même en cas de danger! Bien entendu, il ne faut pas qu'elle aille se promener au coucher du soleil sur le Mont Qassioun ou dans le quartier populaire de Salihiye.

    Pierre Hus de Dunkerke, qui s'était approche, intervint:
    -Heu, moi en tout cas, heu comment..., je me méfierais quand même hein! Parce que, comment..., heu un panier, oui, d'accord, mais qui va le porter, hein? Il faut déjà être costaud et ignorer, comment..., heu qu'il y a une femme dedans, sinon bonsoir!

    Cette remarque judicieuse eût pour effet d'amplifier le trouble de Luc. Il était évident que transporter un panier contenant une personne, demandait une certaine force. Il regrettait de ne plus vivre au Xe siècle. A cette époque, il aurait été plus facile d'être sauvé, puisque les Chevaliers de l'Hôpital étaient les maîtres de cette forteresse, appelée le Krak des Chevaliers (Hosn el-Akrad, en arabe), placée sur la route de Jérusalem et dominant la vallée de la rivière Al Kabir.

    -Et où compte-t-elle encore se rendre, demanda Roger Hippos Philein de Boitsfort, qui s'était joint au petit groupe qui entourait Luc maintenant?
    -Et bien, dit Luc, à Hama, la ville des emmes voilées précisément, parce qu'elle souhaitait de nouveau goûter un délicieux "halawat al-giben", c'est-à-dire un petit rouleau de fromage frais et de crème, nappé de sirop de fleur d'oranger et d'éclats de pistache que nous avions dégusté lors de notre premier voyage. Ensuite, à Ougarit, où a été retrouvé le plus ancien alphabet de 30 signes et qui est à la base du nôtre.
    -Et qu'est-ce qu'elle veut faire avec un alphabet de trente signes, intervint Fabrice de la Five de la Franque Suisse, qui n'avait pas suivi tout le cours de la conversation?
    -Ce n'est pas pour l'alphabet, hein martyr, que Josiane veut retourner dans ce coin,lui rétorqua Michel du Poech et Forest. C'est pour se replonger dans ce majestueux paysage de maquis, de myrtes et d'arbustes, et jouir de la beauté de cet éperon rocheux entouré de ravins, et de revoir l'extraordinaire château de Saône où elle a certainement rencontré son Saladin!
    -Ah bon, alors je comprends, parce que faire tout ce déplacement pour un alphabet. . . 
    -Et au Nord, demanda le Doyen-Chef, je suppose qu'elle va faire escale à Alep comme Abraham lors de son voyage en Terre Promise? C'est de toute façon, la partie la plus intéressante ,à mon humble avis. Il y a les fabuleux villages de Saint-Siméon, Ebla, El-Bara, Sergilla, Minaret Al-Nouman. C'est d'ailleurs dommage que je n'ai pas été au courant de son équipée, parce que je lui aurais demandé de ramener des savons au laurier et à l'huile d'olive d'Alep, pour notre Grand Serment. A Alep, si elle se perd dans le labyrinthe des ruelles couvertes, dans les souks ou dans la citadelle, elle n'aura pas de problèmes pour se faire comprendre, on parle le français.
    -C'est évident, dit Luc. Ce n'est pas son séjour à Alep qui m'inquiète, mais bien plus la finale de son périple. Notamment sa volonté de revoir les colonnes torsadées d'Apamée au coeur de la vallée de l'Oronte. Pourquoi vouloir absolument se rendre dans ce coin, pour coir ces colonnes, alors qu'elles sont reproduites grandeur nature aux Musées Royaux d'Art et d'Histoire ici à Bruxelles!

    -Tu n'as pas compris, lui dit le Comte de la Woeste, cette ville a été une ville de garnison. Alors elle recherche peut-être un fringant Officier!
    -Soyons sérieux Ferdinand, dit le Doyen-Chef, c'était du IVe  au IIe siècle  avant Jésus-Christ, et c'étaient les Séleucides qui y étaient stationnés. C'était le centre de l'Empire et on dit même qu'Hannibal chassé de Carthage par les Romains, y vint pour y offrir ses bons services et ses éléphants. Cela n'a donc plus rien à voir avec notre époque. C'est, bien entendu, l'ineffable beauté du site qui l'a décidée à s'y rendre. 
    -Ah, ah, oui, on dit çà, mais avant de se rendre dans le désert, tu sais, on prend parfois certaines libertés. Je me souviens lors du dernier conflit avec les Espagnols. . .
    -Mais enfin Ferdinand,
coupa le Doyen-Chef, afin d'éviter une digression sur le bellicisme des adversaires passés, la finale de son voyage c'est Palmyre. Il fallait qu'elle y aille. C'est à voir comme le Parthénon en Grèce ou le Machu Picchu au Pérou.
    -A propos, 
dit Charles-Edouard de Beccus d'uccle, Josiane m'a confié que son intention était de se rendre au Pérou après son périple dans l'Empire des Rois d'Ebla.
    -Et oui, 
lui répondit Luc, j'aurais préféré partir plus tôt au Pérou que d'attendre qu'elle sorte de Tadmor, l'oasis du désert. Enfin, espérons qu'après sa visite au Temple de Bêl, elle ne s'évanouisse pas dans un des nombreux tombeaux, sinon tu ne pourras pas visiter cette région l'année prochaine en sa compagnie.

   
 L'accompagnement de Luc dans ses angoisses de solitude anxieuse avait fait passer la soirée sans que personne ne se rende vraiment compte de l'heure. Les pas de tir n'avaient pas été fort fréquentés et certains éprouvaient un petit creux, dont Luc, qui, bien entendu, n'avait encore pris aucun repas au cours de la journée. C'est alors que Johan van Boa tot Dessel prit la parole:
    -Puisque Luc n'a pas encore soupé, tout comme moi et certains d'entre vous, si nous allions manger ensemble. Je connais une auberge, tenue par un Ligure qui pratique l'art culinaire des pâtes, de manière unique. Son enseigne "Le Paradisio" est située près de mon cabinet, dans le haut du chemin des Lombards. Qu'en pensez-vous?

    Unanimes, les Compagnons répondirent positivement à cette proposition. S'il était un domaine où il n'y avait jamais de contestations chez les Arbalétriers de Saint-Georges, c'était bien évidemment celui de la table.
    -Comme il est déjà tard, mettons-nous immédiatement en route, décida le Doyen-Chef. Laisse tout comme cela, poursuivit-il à l'intention de Dame Manne de Arte. Je dois quand même revenir au local demain, après mon passage dans les mains de mon masseur disciple de la Faculté. Je terminerai la mise en ordre.

    Aussitôt dit, aussitôt fait, l'extinction des feux fut instantané et les portes cadenassées sur un local plongé dans l'obscurité et l'attente du retour de Dame Josiane d'Opont et Jette.

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                                                                                  Michel de Nodrenge

Chapitre 25: Adieu, veaux, vaches, cochons, couvées, faro . . . 

    L'inquiétude au sujet de Dame Josiane à peine estompée, une autre commençait à naître dans les esprits des Compagnons. Une crainte bien différente, il est vrai, mais tout aussi grande, voire même plus importante, puisqu'elle touchait à leur santé, à leur constitution physique.

Comme chaque année, tous les membres de la fameuse Gilde Bruxelloise, mieux connue sous la dénomination "Les Bordeaux", allusion bien entendu à la teinte de leur costume historique et non au breuvage des dieux provenant de la région de la Gironde, et où se situait leur "Château Héritage", qui produisait leur cuvée personnelle, s'étaient réunis pour leur banquet annuel des Roys dans une auberge de Bruxelles et non dans le campagne Dilbeekoise, habitude remontant pourtant à la "talonade". Le repas s'était déroulé dans la joie, comme de coutume, mais pendant les agapes, pris d'une sorte de malaise, l'un des leurs, Daniel de la Thrace du Nathanson, qui, en principe, ne se nourrissait que d'aliments conformes aux prescriptions rituelles du Judaïsme, avait discrètement soustrait un échantillon de chaque plat, remisé ceux-ci dans des tupperwaere de la Mer Morte, et ramené le tout chez lui pour analyse. Il remit les récipients à son Rabbin, qui s'était constitué un petit laboratoire dans sa résidence campagnarde de Schaerbeek.

   
 - Mon cher Josué, je souhaiterais beaucoup que tu analyses ces aliments, de même que ces quelques décilitres de Faro que j'ai ramenés du banquet des Roys. Je ne sais pas s'ils sont la cause du malaise que j'ai ressenti après les avoir ingurgités. Toujours est-il que j'ai souffert de crampes intestinales après l'apéritif au Faro-Fora, j'ai été pris de troubles curieux pendant le repas, et je vudrais savoir si ces mets en sont ou non la cause.
    - Mais, mon cher Daniel, c'est avec plaisir que je te rendrai ce service. Tu sais que la chimie, la thermochimie, la gazochimie, la pharmacochimie, l'halochimie et même l'alchimie sont mes dadas. Si ces éléments alimentaires devaient révéler contenir des substances nocives, je 'assure que nous ferons descendre le ou les responsables dans la fosse aux lions. Puisque c'est toi qui me le demandes, les frais de mon expetise ne te seront facturées qu'à 50 % du prix.

Notre ami fut un peu surpris de devoir payer l'analyse demandée, lui qui, si souvent, avait rendu service à son Rabbin et travaillé fort tard à la synagogue, sans demander une quelconque rétribution. Toutefois, il n'osa pas en faire la remarque. Le monde des exclus ne cessait d'augmenter avec la crise, il était plus prudent de ne rien dire. Et puis il tenait beaucoup à connaître le résultat des investigations rabbinico-chimiques.

Le samedi suivant, soit six jours plus tard, aussitôt le dernier chant, les dernières paroles du Bazzan envolées, Daniel se précipita chez son analyseur de complaisance et lui demanda des nouvelles. Celui-ci avait un air grave. Le trouble de Daniel grandit encore lorsqu'il lui donna l'injonction de s'asseoir.
    -Mon cher Daniel, mon fils, j'ai de mauvaises et graves  nouvelles à te donner. La plupart des préparations sont irréprochables, sauf, fort curieusement, les deux préparations contenant de la chair de gallinacés, qui ont révélé l'existence de substance nocives. J'y ai découvert, en forte dose, un dérivé de tétrachlore de la dibenzodioxinne, qui est très toxique et qui a causé la mort de nombreuses personnes lors de l'accident de Seveso en 1676. As-tu mangé de ces plats et en quelle quantité?
    -Oui Josué, je le confesse, j'en ai mangé, mais vraiment très peu, car ma conscience m'a rappelé mes obligations "Kasher".
    -Ah fils de peu de foi, tu as eu beaucoup de chance. Si ta gourmandise avait prévalu, tu ne serais plus de ce monde. D'autre part, je ne m'explique pas cette odeur nauséabonde qui s'échappe des flacons de Faro-Fora que j'ai été discrètement examiner au marché. Mais elle pourrait être la cause de tes troubles intestinaux parce que j'ai trouvé des substances fongicides dans l'échantillon de cette boisson. La déontologie m'oblige à mettre immédiatement les dirigeants de la cité au courant afin qu'ils interdisent la vente de poulets et ses dérivés, et qu'ils fassent retirer des étals les flacons de Faro-Fora.
    -Mais enfin, bien cher Rabbin, tu ne vas quand même pas ameuter tout Bruxelles, le duché de Brabant, voire les Pays-Bas, par ce que tu as trouvé? Tu vas semer la panique et cela va se terminer en une bagarre générale. Nos Provinces vont être le théâtre d'une véritable guerre. Souviens-toi que se nourrir est un besoin primaire, et donc essentiel. Ecarter des marchés une denrée si chère aux Bruxellois qu'est le poulet, va les rendre très irritables. Tu ne voudrais quand même pas que les Kiekefretters deviennent assimilables aux Kosovars. N'es-tu pas au courant de cette guerre affreuse et compliquée qui sévit dans les Balkans? Il faut que chacun se souvienne que les peuples sont mus par des sentiments aussi élémentaires que tuer pour ne pas être tués. Il y a déjà eu la guerre de la vache, il ne faut pas que nous connaissions la guerre du poulet!
    -Précisément, il faut que tous ces poulets soient tués et brûlés pour que nos concitoyens ne soient pas tués par eux. Il faut jeter au fleuve les litres de Faro-Fora existants pour qu'ils n'empoisonnent pas notre jeunesse et leurs parents.

Lors de la réunion du jeudi suivant au Borgendael, encore sous le choc de ce qu'il avait appris, Daniel porta les résultats des analyses du Rabbin à la connaissance des Compagnons.
    -Tu sais, lui répondit Eddy le Dioptre du Pajot, çà fait déjà cinquante ans que je lave mes légumes dans l'eau de la Senne avec laquelle la Faro-Fora est faite et il n'y a jamais eu de problèmes. Si vous aviez fait le banquet au Pajottenland, rien de mal ne serait arrivé! tTens, dit-il à Dame Manne de Arte, donne-nous une tournée de Faro-Fora..., puisque Daniel n'en boit plus, cela me coûtera moins cher!
    -Mais enfin, Messieurs, rétorqua Daniel de la Thrace de Nathanson, je suis l'avant-garde de l'écologie, je suis votre sauveur et vous ne voulez pas tenir compte de mes avertissements? Votre conduite est suicidaire! Vous êtes vraiment irresponsables.
    -L'avant-garde, c'est là où je suis, répliqua Eddy! Mes daims comme mes poules sont nourris uniquement en prairie et son excellents. Je fabrique mon Faro-Fora avec des ingrédients naturels et tous les flacons sont lavés à l'eau bouillante et rincés à l'eau claire. Je suis le représentant de la démocratie gatronomique. Jamais je n'accepterai de telles contraintes nutritionnelles.

    -Messieurs, interrompit le Doyen-Chef, personne d'autre parmi les Compagnons n'a été dérangé. Il n'y a donc aucune inquiétude à avoir. Que chacun prenne ses responsabilités et les poulaillers seront bien gardés! Les douze heures de la nuit vont sonner à saint Jacques, il est temps de clore cette réunion. Bonne nuit à tous et à jeudi prochain.

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                                                                                  Michel de Nodrenge

Chapitre 26: On s'éclipse à l'éclipse

Les problèmes posés par la Dioxine ne s'éyaient pas éclipsés. L'Ommegang était terminé et tout  le monde s'était éclipsé. Certains avaient totalement éclipsé le bon usage des directives du "Code d'Usages et Traditions" , laissant le Doyen-Chef et quelques Compagnons dans l'expectative. Il semblait donc évident pour le Doyen-Chef de s'éclipser.

    Si la bataille de Ransbeek ne devait pas avoir lieu, on avait pourtant le sentiment d'un confit latant à la suite d'une sorte de sédition, et comble de l'affaire, celle-ci était féminine! Le Grand Serment, où pourtant la gente féminine était tolérée sans plus, était plongé dans l'indignation par cette insubordination, qualifiée de surréaliste par le doyen-Chef, étant donné que les femmes n'avaient historiquement pas accès à la Gilde. Les Arbalétriers ne faisaient cependant pas preuve de machisme. Chacun pouvait en témoigner, le Doyen-Chef était bien de ceux qui n'ont aucun sentiment phallocrate, mais en tant que gardien de la coutume, celui-ci était responsable de la stricte observance d'une tradition multi séculaire.

    L'embrasement avait pris naissance au cortège de l'Ommegang. On avait pu voir le roupe des Arbalétriers de Saint-Georges accompagné d'un nombre incroyable de dames dont les robes de certaines, aux larges échancrures à la limite de l'indécence, faisaient chanter la carnation éclatante d'épaules nues, sur lesquelles croulait la masse fauve ou brune, retenue par rien, de leurs longs cheveux en bataille. Le Doyen-Chef bénissait le faible éclairage qui cachait la brusque rougeur qui était montée à son visage. Il avait pourtant répété à de nombreuses reprises que la participation de dames était limitée et que leur tenue devait absolument être classique. Le célèbre monomogue de Figaro lui revenait en mémoire: "Oh Femme! Femme! Femme! Créature faible et décevante!. . . nul animal créé ne peut manquer à son instinct; le tien est-il donc de tromper?. . ."

   
 Avant de défiler devant la tribune royale, le Doyen-Chef avait marmoté entre ses dents une courte oraison propitiatoire, afin de conjurer le jugement de l'Empereur à la vue du groupe corporatif. Sur le parcours du défilé, on avait déjà pu entendre distinctement certains Archers et Vigiles déclarer, un sourire aux lèvres: "Aujourd'hui elles ont enlevé le haut, à la deuxième sortie elles enlèveront probablement le bas. . . "
    
Quelle allait être la réaction du Souverain à la vue de ces robes de gourgouran virevoltant au milieu des arbalétriers, au costume historique ben connu confectionné dans cette sorte de damas zinzolin. Il osait croire que la Cour oublierait très vite cet état de choses. En effet, il avait insisté à plusieurs reprises sur l'absolue nécessité de rentrer les costumes immédiatement après la prestation, de sorte que, si certains voulaient aller se restaurer dans le pentagone, ce le soit dans l'anonymat le plus complet. Et pourtant, il allait rapidement devoir déchanter. A l'instigation d'un Compagnon, qui pourtant n'était plas des plus assidus, l'épouse d'un des Jurés avait entraîné dans leurs sillages, une poignée d'arbalétriers, afin de se rendre en tenue, par quelque voie secrète, dans une auberge récemment ouverte, prendre un repas qui devait être typiquement bruxellois.

    Cette insubordination était bien entendu inadmissible. Mais ce qui brisait le coeur du Doyen, c'était la participation, peut-être inconsciente, de certains de ses confrères Jurés. Il se demandait si cette rébellion ne frisait pas plutôt le pronunciamento, comme certains avaient le courage de l'affirmer. Son étonnement n'avait d'égal que sa déception. Cette manoeuvre subversive féminine, lui faisait horreur, car il y voyait un symbole de futilité et de légèreté inadmissibles chez une femme investie, par le choix des hommes, de graves obligations du pouvoir en quelque sorte directionnel. Les xcès verbaux répétés de l'intéressée, avaient déjà été la cause de nombreuses défections. Où donc s'arrêterait cette licence?

     Au cours de la soirée, l'oeil perdu dans les flammes des bougies qui éclairaient la salle du cercle "Le Cygne", où il assistait à la traditionnelle réception clôturant le cortège de l'Ommegang, il livra l'un des plus rudes combats de sa vie. Durant des heures, il lutta contre lui-même, contre son désir de tout quitter. Mais peut-être, après tout, ne serait-ce pas si simple. Ce départ ne serait-il pas ressenti comme une fuite, car ce mot-là sonne toujours, pour l'homme de coeur, du même ton lugubre que celui qui se prononce lâcheté. Il allait et venait entre les tables et la cheminée, après s'être assis quelques instants sur la méridienne de la bibliothèque, il prit la décision d'expédier une missive à chacun de ses confrères Jurés. Les quelques mots choisis, écrits à l'encre noire par une main depuis longtemps résignée, lui firent éprouver une désagréable sensation.

    De nombreuses fois, au cours des trois années écoulées, il avait guidé les pas de sa monture jusqu'au grand portail de chêne du local, et il était resté là, de longs moments, à contempler ces voûtes muettes, comme s'il avait craint les voir s'écrouler, tels les murs de Jéricho, à l'appel des trompettes d'Aaron. . .  Mais rien ne bougeait jamais, et Saint-Georges demeurait, et devait demeurer Saint-Georges. Michel de Nodrenge revenait alors chaque fois plus amer et nombreux étaient ceux qui lui conseillaient des mesures radicales. Dans tout jardin d'agrément il faut éradiquer les ronces!

    Pour fuir ses pensées, il avait pris la décision de se rendre dans le sud du royaume, afin de pouvoir mieux observer l'éclipse du siècle, annoncée de longue date par les moines du Coudenberg. Mais, fort curieusement, à mesure que la lune obscurcissait le soleil, le Doyen-Chef sentait son humeur prendre une teinte aussi sombre, parce qu'il avait le sentiment d'apporter une tache au tableau, une note dissonnante à la symphonie astrale. Ce spectacle unique et merveilleux, ne parvenait pas à dissiper l'amertume qui l'habitait, et le gouffre s'agrandissait dans la région du coeur. sa décision était prise: il s'éclipserait à l'occasion de l'éclipse.

    Il fut informé qu certains prédateurs de l'ordre historique établi, avaient envoyé des coureurs chez l'un et chez l'autre pour faire la relation des faits à leur manière. Il fut ébahi d'entendre les versions répandues. Il se souvint qu'il y a une certaine espèce de menteurs dont chaque mensonge est un enchainement d'authentiques accès de sincérité. Mais au-delà de la Senne, le mensonge est une forme de sociabilité et comme une politesse d'une certaine race. Sa noblesse ne pouvait s'en satisfaire et, après s'en être référé au Grand Conseil des Jurés, ceux-ci rejetèrent l'éclipse, et la décision fut prise de procéder à une parasitectomie. Après une longue réflexion, il apparut clairement qu'il fallait absolument amputer le cercle de cette excroissance directionnelle afin d'arrêter la gangrène qui le rongeait. Mais l'opération n'aurait pas lieu immédiatement. Une seconde chance serait laissée à l'âme malade, qui, de manière consciente, avait tressé la corde qui un jour ou l'autre servirait à sa pendaison.

    Le Grand Conseil le lui fit savoir, mais insista sur le fait qu'à la première nouvelle crise, il n'attendrait pas la nouvelle éclipse de soleil pour décider son éclipse de la corporation. L'un d'entre eux eut cette formule lapidaire: "En cas de récidive on l'éclipse avant l'éclipse"!
    

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                                                                                           Michel van Calck
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